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dimanche 8 mai 2011

Brad Mehldau - sommets de virtosité pianistique


Parlant de Bill Evans récemment...

Il a été longtemps présenté comme l'héritier naturel de Bill Evans, particulièrement pour son travail au sein de son trio. Et sans doute pour le très émouvant album solo, Elegiac Cycle, qui a beaucoup fait pour sa popularité. On a aussi beaucoup parlé d'une parenté artistique avec Keith Jarrett, sans doute pour la fougue de son lyrisme. Mais aujourd'hui, nous ne pouvons plus parler ni de l'un ni de l'autre pour parler de son travail: Brad Mehldau est, dans sa jeune quarantaine, au sommet de son art, et le tout récent Live In Marciac en est, de nouveau, l’éclatante démonstration.

Deux CDs denses, mais surtout un DVD qui nous permettent une plongée visuelle sur l'incroyable virtuosité technique d'un pianiste qu'on a d'abord appris à aimer pour son lyrisme.

Live At Marciac - 2 CD + 1 DVD
Mehldau a beaucoup changé physiquement avec les années. Sa carcasse, que je me rappelais rachitique au temps de son travail avec Joshua Redman, comme en déséquilibre, s'est "plantée" pourrait-on dire. Il a épaissi et son jeu est devenu très physique. Ses improvisations se déroulent dans une architecture complexe et riche, sa main gauche construisant un monde contrapuntique qui ne fait pas que soutenir le mélodisme de la main droite: au contraire, les deux se livrent à un double-discours étourdissant: les idées se forment à toute vitesse, mais toujours au sein d'une assise solide qui ne nie jamais le thème qui leur a donné leur élan initial.

Au contraire d'un Keith Jarrett, qui démarre souvent d'une page complètement vierge et semble emporté par un mysticisme musical absolument magique, Mehldau évolue dans un monde architectural très solide.
Ce live est particulièrement intéressant, car Mehldau y revisite plusieurs des thèmes de son Elegiac Cycle, justement, sans aucune doute son disque le plus élégiaque (évidemment) et accessible; or, la relecture qu'il en fait est riche, complexe, puissante; le blueprint est devenu une architecture . Peu de ballades: une relecture de Secret Love (qui était à mon humble avis plus émouvante sur Progression, en trio) et un My Favorite Things, en rappel, très beau thème auquel il donne un traitement qui nous rappelle son Art Of The Trio 3, quand on découvrait encore ce jeune pianiste différent.

Elegiac Cycle (1999)


Keith Jarrett aime railler le goût de Mehldau pour son utilisation de thèmes rock, lui qui a choisi depuis longtemps de se cantonner aux stardards de jazz. Encore une fois sur ce disque, Mehldau fait la belle part à des classiques "modernes": Radiohead, bien sûr (Exit Music), son groupe de prédilection, Nick Drake (Things Behind The Sun), Nirvana (Lithium) et les Beatles (Martha My Dear) ainsi qu'une relecture de Lilac Wine, qu'a fait connaître tour à tour Nina Simone et Jeff Buckley. La sensibilité de Drake, ce poète folk existentialiste si fragile, se marie toujours aussi bien à la sienne, mais on sent chez Mehldau une énergie rythmique nouvelle. Things Behind The Sun ouvrait son Live In Tokyo avec lyrisme; mais cette fois, il a trouvé dans la plage harmonique du morceau une sauvagerie insoupçonné; le martèlement de la main gauche évoque un Glenn Gould au swing agressif; et pourtant, plus loin, c'est la main droite qui amène le même thème vers de dimensions presque liquides. Lorsque sans s'arrêter il transite de Drake à Cobain et son Lithium, il crée entre deux des grands suicidés du rock une parenté musicale qu'on n'aurait jamais soupçonné.

Remarquable? Oui, plus que jamais. Agréable? Peut-être moins que par le passé. Une maturité nouvelle est entrée dans son jeu. Son travail en solo est le témoignage d'un pianiste qui, loin de tabler sur son succès passé, repousse toujours plus loin les limites de son expressionnisme. Moins élégiaque, plus viril; comme si sa sensibilité s'était imprégnée d'angoisses métaphysiques plus graves. Plus Beethoven que Chopin. Plus Hammerklavier que Clair de lune.

Disque qui, je le soupçonne, sera inépuisable.

vendredi 6 mai 2011

La Laurie de Bill Evans se souvient


With Bill, it wasn’t as though he was divided between two different personalities. He showed me that it was all one thing: creativity and destruction. You couldn’t separate out the beauty of his art and the ugliness of his addiction and physical state. They were one in the same, feeding off each other. [...] It’s like New York City. What has always attracted me about New York is the enormous amount of high culture set in a filthy grimy tension-producing place. But that’s what makes it special. The contrasts. The puzzle.
Entrevue avec la Canadienne qui aura inspiré à Bill Evans une de ses dernières compositions, Laurie. Laurie Verchomin fut l'amante de Bill Evans dans les 18 derniers mois de la vie du grand pianiste. Une lecture à la fois émouvante et très troublante sur l'extase artistique et la déchéance physique de l'immortel compositeur de Blue In GreenSur l'excellent site JazzWax. 

jeudi 27 janvier 2011

Y'a quelque chose qui cloche là-dedans...


"We were great," he [Paul Motian] said that weekend, at a Hungarian strudel-and-coffee spot on Amsterdam Avenue. "But look at this - I got one hundred and thirty-six dollars for the famous legendary record, one hundred and ten for the gig, and one hundred and seven for the second record."
- tiré du New Yorker, 13 août 2001 

dimanche 3 janvier 2010

Blue In Green... les joies du serveur musical...

Le serveur musical a probablement déjà tué le "mix tape", et bientôt on comptera probablement le lecteur CD parmi ses victimes... Mais difficile de nier le plaisir d'avoir toute sa collection (et même plus chez les moins scrupuleux!) accessible en tout temps, et de créer entre ses disques des ponts musicaux, des transitions, des alliances, des jeux de force, des progressions, des apothéoses, des épilogues. Malgré la destruction presque totale de l'art de la programmation musicale radiophonique par les forces virales du commerce, nous pouvons faire survivre encore le plaisir musical du mélomane, sous sa forme la plus libre... Et je me permet de vous faire partager mon "mix tape" virtuel de la soirée, en cette nuit froide du début d'une décade qui devrait apporter des bouleversements immenses dans le monde musical. Et dans chacune de nos vies, parce que dix ans, c'est une éternité!


1- D'emblée, une pièce qui vous ouvre l'âme ou qui est, comme le chante Dylan, like a corkscrew to my heart ... le Soul Lament de Kenny Burrell, sur son populaire Midnight Blue... juste une guitare, 160 secondes d'une mélopée de l'âme, fragiles arpèges, bleu pétrole dirait bashung..

2- Pour rester avec Burrell et sa sonorité magnifique, mais ajouter une autre voix qui dit le blues avec une force généreuse, un duo John Coltrane et Kenny Burrell de 1958, Why I Was Born... Un morceau surprenant de délicatesse, une conversation intime entre deux géants qui ne le sont pas encore, et une rare (sinon unique?) occasion d'entendre Coltrane accompagné seulement par une guitare.

3- On monte le tempo et la chaleur, et on avance de quelques mois... c'est le fameux groupe de Miles Davis, mais sans son charismatique leader, qui est réuni à Chicago pour des spectacles, et si la session est créditée à l'alto Julian Cannonball Adderley, pas de doute que Trane y a mis tout son coeur. Cannonball Adderley Quintet In Chicago comprend d'ailleurs deux compos de Coltrane, et j'écoute ma préférée, Grand Central, un titre parfait, assis entre hard-bop et blues, qui permet à Adderley et Trane d'échanger des solis caractéristiques. Wynton Kelly tient le piano, pour ceux qui se le demandent.

4- Cette fois, les méninges roulent à plein, je veux de l'énergie et je spinne pour la première fois l'incandescente performance live du fameux So What en Hollande en avril 1960... Miles, bien sûr, et Kelly, Chambers et Cobb à la rythmique, mais ce qui retient d'abord l'attention, c'est le solo déjanté de Coltrane, visiblement prêt à quitter le groupe et qui a déjà Giant Steps derrière la cravate, et la batterie propulsive de Cobb qui pousse le groupe de ses brusques ruades... Enregistrement mono de qualité quelconque, mais quelle performance! 17 minutes à haut niveau d'octane!

5- On revient peu à peu vers le but de l'exercice: Blue In Green, le titre-pivot sur l'historique Kind Of Blue, la compo de Bill Evans qui sépare l'oeuvre en deux et ferme la face A (pour ceux qui se rappellent leurs éditions vinyle) avant la splendeur de la face B. Mais d'abord, une interprétation éclatée, vibrante et passionnante, qu'on retrouve sur cet étrange OVNI faisant se rencontrer la fusion la plus rock et les instruments indiens, Miles In India... Guitares électriques (Mike Stern), trompette (Wallace Roney), piano bien sûr, sanragi et voix indiennes, et Jimmy Cobb, toujours vaillant, à la batterie... 13 minutes d'un voyage à travers des notes bien connues dans un enrobage complètement inédit...



6 - Maintenant, la version classique, archi-connue, avec en prélude des fragments de studios (prises 1 et 2) ajoutés sur l'édition 50e anniversaire de Kind of Blue... la fameuse intro de Bill Evans, exactement la même que celle utilisée par le pianiste en ouverture de l'excellent Chet de Chet Baker, sur Alone Together, et qui maintenant sera développée dans sa version finale par Davis et Evans (Davis qui, d'ailleurs, s'arrogera tous les crédits de compo sur la pièce, avec l'assentiment du pacifique Evans, plus sur cela plus tard!)... Combien de fois peut-on réécouter cette pièce sans s'en lasser? Est-ce Cannonball ou Trane qui a le privilège de souffler un solo entre Evans et Davis? Je ne le sais même pas, et je m'en fous... Tellement beau...

7- Mais on ne s'arrêtera pas sur une conclusion si prévisible... Cassandra Wilson, cette prêtresse vaudou des notes, s'est prêtée au jeu de mettre en mots la fameuse compo sur son inégal Travelling Miles... et elle en a tiré un joyau d'une beauté lumineuse... Et le son, les amis! La mandoline de Kevin Bret qui caresse la progression d 'accords, et un solo typiquement beau à brailler de Pat Metheny, et la basse acoustique de Dave Holland qui fait battre le coeur subtil de la mélodie, volant la vedette au piano... Miss Wilson a toujours eu le don de faire vivre des classiques dans de nouvelles couleurs, ocres, terreuses... Mon coup de coeur, mon interprétation préférée...

8- Et on finit avec l'interprétation de Bill Evans lui-même, sur un des deux disques studio de son fameux trio avec La Faro et Motian. Portrait In Jazz présente deux versions, du moins sur mon SACD: une version bonus mono où Evans mène une cavale un peu trop rapide dans son solo, ce qui nous laisse un peu en déséquilibre; et finalement la version retenue, qui clôt le disque, et où LaFaro et lui entrent en télépathie et réussissent à transfuser la mélodie avec une énergie surprenante... avant de clore avec une douceur interrogative, sans résoudre la mélodie...

Maintenant, quant à savoir pourquoi Miles Davis s'est arrogé seul le crédit d'une pièce que tous attribuent a posteriori à Bill Evans, de même que de Flamenco Sketches, qui s'ouvre sur une citation facilement reconnaissable du Peace Piece du même Bill Evans, que dire sinon que le charismatique leader était le chef d'orchestre incontestable d'un disque dont l'unité et la beauté esthétiques en font un joyau de la culture pop... et que les Evans, Cannoball et Trane étaient à son service comme les apprentis prêtaient, sans attendre de reconnaissance, leurs talents aux maîtres peintres de la Renaissance! Ou alors on peut croire les mots de George Early cités dans le livret de l'édition 50e anniversaire de Kind Of Blue:
Davis had the three instincts necessary for genius; he was an opportunist; he was not afraid of talented people, even if, in some particular area, they were more talented than he; and he had supreme confidence in his ability to make anything he'd try work..."
Quoi qu'il en soit... Blue In Green... chef d'oeuvre minimaliste du jazz... merci Bill Evans... et merci Miles...

mardi 1 décembre 2009

J'ai entendu... un grand solo de Bill Evans



On reconnaît surtout à Bill Evans ses capacités élégiaque set romantiques, mais rien ne me branche plus que lorsqu'il plaque des accords secs et rythmiques de la main gauche, semblant chercher une fracture rythmique dans laquelle son corps pourrait se dissoudre, comme dans ses ultimes interprétations de Nardis en 1979.

Toujours est-il que hier, j'écoutais le formidable 2e disque de l'édition 50e anniversaire de Kind of Blue de l'immense quintette de Miles Davis, lequel présente une session du groupe enregistrée l'année précédente (1958). Même studio, mêmes solistes, même rythmique: Cannonball et Trane aux saxos, Miles bien sûr, et Bill Evans, et la rythmique Chambers/Cobb... bref, le même son et le même esprit extraordinaires qui devaient accoucher l'année suivante de l'ultime référence jazz. Sauf qu'il s'agit cette fois de l'interprétation de standards..

C'est sur Love For Sale, après les solis de Cannonball et de Coltrane... soul et puissant avec Cannonball, tendu avec Trane... C'est au tour de Bill Evans...

Du fond de l'ignorance d'un mélomane moyen, je vous jure: extraordinaire solo.

samedi 24 octobre 2009

Sur la platine: le chaleureux Cannonball, le splendide LaFaro, les époustouflants Bad Plus

L'automne, n'est-ce pas, lorsqu'il se fait froid, venteux et pluvieux, nous fait retraiter dans nos tanières. Le ciel gris, le bitume battu par les tombes d'eau... Nos fatigues et nos exaspérations sont comme des nuages gorgés d'hivers en devenir. On se sent partie d'un ciel indifférencié. Le H1N1 s'insinue dans nos bronches. Non, la vie n'est pas toujours une rigolade.

Alors, comme antidote, on recherche une expression généreuse, torride, voire emportée de l'âme humaine. On recherche la vigueur du geste artistique, la puissance expressive. Parce qu'on a beau se culpabiliser comme espèce biologique, on dira ce qu'on voudra, mais l'être humain laisse derrière de saprés belles ruines.
Alors, ce soir, pour une séance tardive de musique dans l'automne frigorifiée, j'ai privilégié le "live" dans sa forme la plus expressive: le jazz...



En commençant par cet océan de hard-bop qu'est Julian Cannonball Adderley, surtout connu pour être l'alto de l'immense Kind Of Blue, et le leader du presque aussi célèbre Something Else. La carrière de Cannonball comme leader d'un quintette est partie sur les chapeaux de roues avec The Cannonball Adderley Quintet in San Francisco, un des gros titres de cette immense année (1959), sans doute la plus chargée de grands titres de l'histoire du jazz. Gros titre qu'il me reste encore à découvrir (et quel plaisir de savoir que tant de disques restent vierges de toute écoute)... mais en attendant, au hasard d'une pérégrination sur E-Bay, j'ai acheté un "live" pratiquement aussi prisé des critiques: le Cannonball Adderley Sextet in New York, de 1961, enregistré au célèbre Village Vanguard, et qui marque l'arrivée dans la formation du multi-instrumentiste et rugueux ténor Yusef Lateef et d'un pianiste autrichien qui allait connaître la gloire en fondant Weather Report: Joe Zawinful.

La personnalité attachante de Cannonball ne s'exprime pas que dans son jeu suave et funk. Dès l'ouverture du set, il fait remarquer qu'on est hip ou on ne l'est pas, que ça ne s'acquiert pas, et que c'est peut-être à cause de cette absence de facteur hip qu'il n'avait jamais enregistré de live à New York... jusqu'à ce soir du 12 janvier 1962. Marrant, mais sérieux: le Cannonball Sextet, éclectique et puissant, fait dans le hard-bop musclé, comme les Jazz Messengers de Art Blakey, mais la présence de Lateef (ténor, flûte, hautbois) ajoute à la formation un supplément d'âme et de folie et permet aux cuivres une puissance à l'unisson qui rendent le concert particulièrement intéressant. Deux compos de Lateef (dans le groupe depuis seulement trois semaines) occupent près de 15 minutes de disque, dont le sensuel et sinueux Syn-anthesia; Zawinful contribue un blues très réussi (Scotch and Water) et le set passe à la vitesse de l'éclair.

Le son de mon édition OJC est assez ordinaire; peut-être que l'édition Keepnews Collection améliore les choses. Ce n'est pas un obstacle au plaisir, mais on aimerait sentir le son puissant de l'orchestre nous traverser un peu plus l'épiderme.


Pour passer à un registre peut-être plus "profond", mais sans quitter l'enceinte du Vanguard, j'ai spinné l'éternel Sunday At The Village Vanguard du Bill Evans Trio. Pour cette écoute, j'ai emprunté l'édition XRCD masteré par Alan Yoshida... et j'ai goûté plus que jamais la magnificence de la contrebasse de Scott LaFaro, à la tonalité riche et chocolatée, textures de bois sombre, et tant pis si mes comparatifs vinicoles n'ont aucune espèce de sens. Tout a été dit sur l'aura dramatique de ce set, le dernier du Trio avant que LaFaro ne se tue en voiture... Evans, inconsolable, qui abandonne la formule du trio pour des mois, non sans compiler cet extraordinaire album, en hommage à son explosif contrebassiste.

Je ne suis pas plus connaisseur qu'un autre; souvent, les contrebassistes m'indiffèrent malgré mes prétentions à la mélomanie mégalomane. Je veux qu'ils me disent quand taper du pied et c'est tout. Mais pas cette fois... pas ce soir en tout cas. L'échange entre le poète Evans et cet esthète flamboyant qu'est LaFaro est télépathique au plus haut point, et tout ça enrobé dans l'écrin des balais de Motian. Par moments, comme juste avant le solo du contrebassiste dans My Man's Gone Now, il remplit notre oreille de lignes si parfaites, qui font un si superbe contrepoint au pianiste, qu'on comprend à quel point celui-ci s'est senti déserté d'une partie de son être musical. Solar, de Miles, est l'occasion d'un échange plus musclé et permet à Motian de se délier les bras: écouter son soli, c'est un tel plaisir d'intelligence, de raffinement, un jeu si réussi de tonalités que n'importe quel batteur prog-rock doit se sentir rustre après. Et quel final que la compo de LaFaro, la brève, délicate, contemplative Jade Vision. Une fin parfaite... une épitaphe troublante.



Comment ajouter autre chose? J'ai mis au final une découverte récente: The Bad Plus et le dernier morceau du disque qui les a fait exploser sur la scène jazz: These Are The Vistas. Ce titre, Silence Is The Question, est un 8 minutes stupéfiant d'un trio jazz que je pensais iconoclaste, mais qui a un coeur immense. Projetant curieusement (et peut-être pas à son avantage) une image stéréo similaire à celle du concert de Evans de 1962 (piano dans un canal, contrebasse dans l'autre, la batterie au centre), Silence est une sorte d'envolée passionnée du pianiste Ethan Iverson, qui, après un début élégiaque, bien supporté par la contrebasse ronde et chaude du compositeur du titre, Reid Anderson, se lance dans une envolée de plus en plus émotive, puissante, emportée; par moment, une sorte de polyphonie fugale à la Jean Sebastien Bach nous emporte dans sa mécanique complexe; au final, la batterie de David King se déchaîne et le pianiste, lui, a quitté les zones équilibrées de la fugue et laisse éclater un lyrisme qu'un critique a judicieusement associé à Rachmaninov. C'est époustouflant, et en cette ère de cynisme, ça fait du bien d'entendre quelque chose qui sort autant des tripes; Brad Mehldau a dû sentir l'hommage en filigrane.

Inutile, après, d'en rajouter. On ferme la sono et on laisse les sédiments nous nourrir l'intérieur en lisant quelque chose de relevé. Du Romain Gary, genre, justement, dont je lis l'Angoisse du Roi Salomon. Excellent jazz, qui plus qu'aucune musique à mon avis, nourrit l'humain chez l'humain.

mardi 10 février 2009

Le PIANO et RUDY VAN GELDER: quel est le problème?


Je le dis, et je sais que je ne suis pas le seul: il n'y a pas beaucoup d'enregistrements musicaux qui me donnent autant de plaisirs que les enregistrements de jazz acoustique de la fin des années '50 et du début des années '60, enregistrés (mais non remasterés!) par Rudy van Gelder. On dirait que ces titres immortels sont le passage obligé de la musique pop et rock à un monde plus audiophile... Les titres sont dans presque toutes les collections de disques un peu sérieuses: la série des Workin', Steamin', Cookin' et Relaxin' du Miles Davis Quintet; les Blue Note de Sonny Rollins (Tenor Madness, Saxophone Colossus); Something Else de Cannonball Adderly; Horace Silver; Art Blakey; John Coltrane; Eric Dolphy. La liste est longue, le musicianship inégalable et le son, le son! On pourrait mordre dans le son des cuivres tellement il est vivant et dense.

Pourtant, à chaque fois que j'écoute un enregistrement de RVG, un instrument me fait grincer des dents. Le piano. Le piano, étrangement gringalet, famélique, dénué de densité, une sorte d'instrument fantôme dans des enregistrements pourtant tellement musclés.

Je viens de tomber sur un échange de posts entre Jamie Tate (un ingénieur de son) et Steve Hoffman (une légende du mastering qui vient de travailler sur des rééditions 45-tours des enregistrements RVG), où Hoffman explique pourquoi, entre autres et pour reprendre les termes de Jamie Tate, le piano de Bill Evans est
distorted and usually have a weird, midrange heavy sound to them.
sur l'excellent Everybody Digs Bill Evans.

Voici l'explication de SH:

The piano is always the hardest instrument to record. Back in the day, it always showed the flaws in any recording system. Usually you had a Neumann mic hooked into a mic pre console that wasn't compatible with it. You got overload (listen to BILL EVANS title mentioned above). When everything matched correctly there was no overload distortion but then engineers like Van Gelder wanted the piano to sound "better" or louder or more able to cut through. So they started EQ'ing the keyboards and running it through a separate compressor, putting the mic right inside the piano, etc., still with overload or the sound of cardboard. Never worked for these guys because they didn't understand that in order for a German mic to "do piano", ya needed SPACE between the mic and the instrument. These small studios didn't want leakage, etc. so they couldn't or wouldn't do it. Columbia or RCA in their big ol' rooms in the late 1950's didn't have this problem and they recorded the piano just like they did in the 1920's, from a short distance (sometimes taking the lid of the piano.)

Listen to a Duke Ellington VICTOR from 1932. Nice, natural piano sound, no distortion, no overload.

(....)

Van Gelder was always searching for a way to get the piano "out there". He tried almost everything and was never happy with any of them. Jack Higgins and the Reeves people seemed to just ignore the blatant distortion of the piano on many famous Riverside albums like Kelly Blue, Everybody Digs Bill Evans, etc. Like it didn't matter or didn't exist. Weird.

When Bill Evans recorded at Bell Sound or Nola Penthouse or whatever, the sound improved (piano overload-wise). Of course, this has nothing to do with performance or "feel" or anything of a musical nature, just sound reproduction. Bill hated the actual piano at Reeves and wouldn't record there after PORTRAIT..

Roy DuNann or Howard Holzer in Los Angeles never had a problem recording a good, distortion free piano sound at the Contemporary Records' mailroom studio. Listen to JAZZ IMPRESSIONS OF MY FAIR LADY from 1956 in stereo to hear what could be done by a small (tiny) studio setup..

mercredi 7 février 2007

The Last Waltz... les dernières notes d'un grand trio


... ou le jazz en combustion lente...

En cette soirée glaciale de février, je me suis fait un plaisir rare: j'ai remonté dans le temps et je suis descendu au sous-sol du Village Vanguard de New York, un certain dimanche, le dimanche 25 juin 1961.

C'était, évidemment, une toute autre époque, une époque que je n'ai pas eu le bonheur de connaître, une époque où la musique n'était pas encore la machine à imprimer des dollars qu'elle est devenue.

À cette époque, il était possible à un trio comme celui de Bill Evans d'exister.

Le 25 juin 1961 était une journée heureuse pour le pianiste Bill Evans, le bassiste Scott La Faro et le batteur Paul Motian. Ils terminaient cette journée-là un engagement de deux semaines au célèbre Village Vanguard de New York, Peut-être n'avaient-ils jamais si bien joué ensemble. Leur manière de concevoir le trio, avec ce rôle si prédominant pour le contrebassiste, qui n'était plus tenu en laisse par l'obligation de tenir la rythmique, mais pouvait lui aussi s'exprimer à travers un vaste vocabulaire musical, leur permettait d'atteindre une plénitude sonore inédite à ce jour; leur son était poétique, soudé, avec de prodigieux moments de presque silence. L'écouter, c'était se laisser hypnotiser par la magie de ce pianiste junkie qui semblait avoir des visions, mais aussi par la prodigieuse splendeur de la contrebasse, sur un fond sonore brossé par le roulement doux des balais de Paul Motian. On a souvent dit de leur son qu'il était impressionniste. Mais c'est un impressionnisme dense, près du sfumato de Leonard de Vinci.

Et cet après-midi là, leur producteur, Orin Keepnews, débarquait au Vanguard avec ses Ampex. Il allait les enregistrer, à travers leurs cinq sets, de l'après-midi et du soir.

C'est ce cadeau que je me suis fait ce soir. Écouter, en séquence, ce que Keepnews a capté ce jour-là. Au milieu des tintements des verres, des éclats de rires et des conversations, le trio est entré en combustion lente. Commençant par le Gloria's Step de La Faro, et se terminant magiquement par cette mélodie en forme de "calligraphie choinoise" appelée "Jade Visions", toujours du prodigieux La Faro, chaque morceau évoque un trio arrivé précocement au sommet de son art. Prodigieux d'écoute et de cohésion sur les "Solar" et "Milestones" de Miles Davis; émouvant de simplicité sur "Porgy"; majestueux sur "My Man's Gone Now".

Dix jours plus tard, la voiture de Scott La Farro aboutissait dans un arbre, tuant instantanément le jeune prodige et mettant fin au Bill Evans Trio.

Dans la même année, derniers témoignages de ce parfait après-midi au Village Vanguard, deux albums live étaient édités: "Sunday At The Village Vanguard" et "Waltz for Debby". Le premier présentait, par choix de Bill Evans, des pièces qui mettaient particulièrement en valeur le talent de La Faro. Le second est tout aussi magnifique. Indispensables tous deux!

Sunday At The Village Vanguard
Gloria's Step / My Man's Gone Now / Solar / Alice In Wonderland / All Of You / Jade Visions (+ prises alternatives).
Waltz for Debby
My Foolish Heart / Waltz For Debby / Detour Ahead / My Romance / Some Other Time / Milestones / Porgy (I Loves You, Porgy)
(+ prises alternatives).

Sur double vinyle 45-tours 180 g, Analogue Productions. Mastering: Steve Hoffman 50$US (épuisé).
Sir vinyle 33 tours 180g, Analogue Productions. 20$US
Sur disque SACD hybride stéréo, Analogie productions. 25$US
Sur disque compact XRCD, JVC.
Sur disque compact ordinaire, Riverside.
The Complete Village Vanguard Recordings, 1961
Coffret triple, remastering K2