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lundi 15 juin 2009

Steve Hoffman bashe Rudy Van Gelder!


Ah, le son de Rudy!

C'est une vieille citation, et Steve Hoffman avoue regretter beaucoup l'avoir dit. Mais devant les posts d'approbation qu'il a reçus en retour, on comprend qu'il dit simplement ce que beaucoup d'ingénieurs de son pensent tout bas.

Au milieu d'une dure semaine de mastering d'enregistrements de Rudy van Gelder, une explosion de frustration:

"The Rudy Van Gelder sound recipe? That's easy. Take three or four expensive German mics with a blistering top end boost, put them real close to the instruments, add some extra distortion from a cheap overloading mic preamp through an Army surplus radio console, put some crappy plate reverb on it, and record. Then, immediately (and for no good reason), redub the master onto a Magnatone tape deck at +6, compressing the crap out of it while adding 5 db at 5000 cycles to everything. That's the Van Gelder Sound to me".
Et pourtant... combien de disques immortels! Rudy qui privilégiait d'abord et avant tout le confort de ses musiciens. Comme quoi le son et la musique ne font pas toujours bon ménage.

lundi 18 mai 2009

Sur la platine ce soir...

Il a fait chaud dans mon lit au son de Rocco, il a fait froid sur la piste de jogging sur le bord du Canal au son du vent vent qui sifflait dans mes oreilles; on s'est empiffré de hot-dogs et de frites au souper; on a regardé tous ensemble Marley and Me, ma petite a pleuré quand Marley est mort, elle m'a frappé la main, en douceur, en me disant: "Tu vois un chien c'est génial" puis ma douce et moi on a regardé The Curious Case Of Benjamin Button, fascinés une nouvelle fois par le cinéma déjanté, différent, de David Fincher... Cherchant Montréal dans chaque scène, et la trouvant travestie en Paris, en Moscou, en New York. Curieusement, je faisais justement du repérage, exactement aux mêmes endroits, cette semaine.

Et finalement, je me suis réfugié dans mon antre. Recharger les batteries. Il est 2 heures 18, les Glassworks de Philip Glass jouent alors que j'écris ces lignes. Un de mes disques préférés, un disque que je suis venu chercher à Montréal, tout jeune, en bummant mes cours, dans un sous-sol, parce que le disque n'était pas arrivé à Québec. Je n'avais jamais entendu quelque chose de pareille à l'époque. C'était en 1982, et ce disque ne quittera jamais ma collection, quoi qu'il arrive.

Philip Glass est fascinant; d'une matière apparemment réduite à presque rien, quelques notes mille fois répétées (Glass a quelque chose du maître assis à son métier à tisser), il crée un monde cyclique qui nous happe; c'est comme regarder le cours des saisons en accéléré, au ralenti, en vision stroboscopique, c'est comme un cycle naturel dans tous ses états, et nous, les insectes pensants, nous écoutons ce cycle avec l'impression d'être dans notre élément. C'est chaud, c'est remuant, c'est étrange, c'est hypnotisant.



Dans la nuitée bleue, rien de tel que la guitare pour faire vibrer la vie au repos. J'ai mis un truc fascinant comme on n'en trouve que sur Internet. Jimi by Himself, des démos enregistrés dans l'intimité par Jimi Hendrix, en 1968, quelque part dans un hôtel de New York. Magnifiques versions acoustiques de 1983... (A Merman I Should Turn To Be), de Angel, des moments de blues, des impros tranquilles... Émouvant, quand même, d'entendre cette voix quarante ans plus tard (40!!!), cette vie fauchée. Jimi devait savoir quelque chose que tout le monde ignorait, lui qui s'enregistrait constamment, tout le long de sa météorite carrière...

Pour faire bonne mesure, j'ai mis aussi les premiers morceaux de Cry Of Love, l'album posthume, complété sûrement avec beaucoup de mélancolie et, disons-le, d'amour par Mitch Mitchell et Eddie Kramer, peu après la mort accidentelle et stupide de Hendrix. Ils ont plongé dans son travail des six mois précédent, ont complété certains trucs que désirait accomplir Jimi (les délicates percus sur le magnifique Driftin' par exemple). Sans atteindre les sommets des trois albums "officiels" du Jimi Hendrix Experience, Cry Of Love offre un aperçu intéressant de ce qui était en gestation dans l'esprit toujours en mouvement du guitariste. Certains morceaux (EZ Rider, Straight Ahead) sont tout à fait en phase avec la radio FM dont le son se dessinait à l'époque; deux blues dépouillés ponctuent l'album (My Friend, Belly Button Window); deux petits chefs d'oeuvre l'ouvrent (Freedom, Driftin'). Ce n'est pas du tout un pillage opportuniste, si vous ne connaissez pas cet album et que vous aimez Hendrix, vous vous devez de l'entendre. Il est vrai qu'il pourrait être difficile à trouver; il a été officiellement "avalé" par la compil' First Rays of the New Rising Sun maintenant.


Et pour rester dans la note bleue de la six-cordes, dans un registre plus mélanco, comme coda, sorte de chandelle sonore qui vous rend tout cire chaude, j'ai laissé les notes du Soul Lament de Kenny Burrell envahir la pièce dans l'obscurité. Kenny Burrell est un guitariste de jazz de la belle époque de Blue Note, et son disque Midnight Blue est paraît-il un de ses plus connus. La délicatesse du phrasé, la tonalité à la fois opaque et chaude, c'est de toute beauté. Si Soul Lament est mélanco à souhait et se livre en solo, le reste du disque est plus "hot" et hard: un Blue Note typique, de 1963, avec l'omni-présent Rudy van Gelder à la console, et Stanley Turrentine au sax (ténor? alto? Si c'est un ténor, il a le souffle drôlement agile), une section rythmique à trois. Mais c'est d'abord la guitare de Burrell qu'on entend, aussi distinctive qu'une voix humaine. Paraît-il que le remastering de RVG est l'une des réussites de sa série très contestée. En tout cas, la musique est belle, ne vous en privez pas.

Finalement, finissons sur un moment de grâce divine, parce que c'est beau la sueur, la souffrance, le sexe et tout ce qui nourrit le blues et ses variantes; mais de temps en temps, la beauté éthérée d'un grand morceau classique, ça nous rappelle qu'il y a paraît-il des parcelles de Dieu égarées dans notre ventre, et qui remontent jusqu'à notre cerveau. Vous connaissez des morceaux divins? Je voudrais vous en faire partager quelques-uns, mais pour l'heure (il est très tard), un seul...

C'est cet orchestrateur hallucinant au nom peu poétique de Maurice Ravel qui l'a commis: le 2e mouvement de son Concerto pour piano et orchestre. Un Adagio, évidemment. Ça commence par des notes de piano assez tristes, qui avancent doucement, délicatement, avec une sorte de grâce fatiguée,et finalement, on se dit: bon sang, que c'est triste cet air, ah la la, mais voilà que le piano part en vrille et se fond dans un tourbillon de flûtes, et hautbois et clarinettes, dans une spirale de cordes, et on reconnaît les orchestrations magiques de l'ami Ravel, et le piano se met à moduler dans cette espèce de paysage féérique, et avant d'y prendre garde, vous avez décollé, la musique vous a amené très très loin de vous-mêmes... 9 minutes absolument out-of-this-world...

C'est peut-être en la regardant jouer ce Concerto que Charles Dutoit est tombé amoureux de Martha Argerich. Pas moi qui va l'en blâmer!

Mais attention au réveil: le mouvement suivant n'a rien de doux!

mardi 10 février 2009

Le PIANO et RUDY VAN GELDER: quel est le problème?


Je le dis, et je sais que je ne suis pas le seul: il n'y a pas beaucoup d'enregistrements musicaux qui me donnent autant de plaisirs que les enregistrements de jazz acoustique de la fin des années '50 et du début des années '60, enregistrés (mais non remasterés!) par Rudy van Gelder. On dirait que ces titres immortels sont le passage obligé de la musique pop et rock à un monde plus audiophile... Les titres sont dans presque toutes les collections de disques un peu sérieuses: la série des Workin', Steamin', Cookin' et Relaxin' du Miles Davis Quintet; les Blue Note de Sonny Rollins (Tenor Madness, Saxophone Colossus); Something Else de Cannonball Adderly; Horace Silver; Art Blakey; John Coltrane; Eric Dolphy. La liste est longue, le musicianship inégalable et le son, le son! On pourrait mordre dans le son des cuivres tellement il est vivant et dense.

Pourtant, à chaque fois que j'écoute un enregistrement de RVG, un instrument me fait grincer des dents. Le piano. Le piano, étrangement gringalet, famélique, dénué de densité, une sorte d'instrument fantôme dans des enregistrements pourtant tellement musclés.

Je viens de tomber sur un échange de posts entre Jamie Tate (un ingénieur de son) et Steve Hoffman (une légende du mastering qui vient de travailler sur des rééditions 45-tours des enregistrements RVG), où Hoffman explique pourquoi, entre autres et pour reprendre les termes de Jamie Tate, le piano de Bill Evans est
distorted and usually have a weird, midrange heavy sound to them.
sur l'excellent Everybody Digs Bill Evans.

Voici l'explication de SH:

The piano is always the hardest instrument to record. Back in the day, it always showed the flaws in any recording system. Usually you had a Neumann mic hooked into a mic pre console that wasn't compatible with it. You got overload (listen to BILL EVANS title mentioned above). When everything matched correctly there was no overload distortion but then engineers like Van Gelder wanted the piano to sound "better" or louder or more able to cut through. So they started EQ'ing the keyboards and running it through a separate compressor, putting the mic right inside the piano, etc., still with overload or the sound of cardboard. Never worked for these guys because they didn't understand that in order for a German mic to "do piano", ya needed SPACE between the mic and the instrument. These small studios didn't want leakage, etc. so they couldn't or wouldn't do it. Columbia or RCA in their big ol' rooms in the late 1950's didn't have this problem and they recorded the piano just like they did in the 1920's, from a short distance (sometimes taking the lid of the piano.)

Listen to a Duke Ellington VICTOR from 1932. Nice, natural piano sound, no distortion, no overload.

(....)

Van Gelder was always searching for a way to get the piano "out there". He tried almost everything and was never happy with any of them. Jack Higgins and the Reeves people seemed to just ignore the blatant distortion of the piano on many famous Riverside albums like Kelly Blue, Everybody Digs Bill Evans, etc. Like it didn't matter or didn't exist. Weird.

When Bill Evans recorded at Bell Sound or Nola Penthouse or whatever, the sound improved (piano overload-wise). Of course, this has nothing to do with performance or "feel" or anything of a musical nature, just sound reproduction. Bill hated the actual piano at Reeves and wouldn't record there after PORTRAIT..

Roy DuNann or Howard Holzer in Los Angeles never had a problem recording a good, distortion free piano sound at the Contemporary Records' mailroom studio. Listen to JAZZ IMPRESSIONS OF MY FAIR LADY from 1956 in stereo to hear what could be done by a small (tiny) studio setup..