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lundi 4 juillet 2011

Charles Lloyd... intense, spirituel, lyrique


Je suis tellement impressionné par cet album...

72 minutes d'un voyage dans ce que le jazz offre de mieux: la communion sensible, à la fois pleine de force spirituelle, de lyrisme musicale, de blues intime, entre quatre musiciens en conversation modale... Leur entente doit être totale, leur confiance réciproque au plus haut point.

Dans un sens, ce quatuor me rappelle celui de Wayne Shorter, avec Danilo Perez et l'extraodinaire Brian Blade, qui nous avaient visité au Festival de Jazz il y a quelques années. Vous avez le vieux sage, la légende vivante qui porte en lui l'héritage immense du jazz des cinquante dernières années; et vous avez les jeunes loups qui prêtent la force de leur jeunesse, et je dirais la force de leur humilité, dans un dialogue intergénérationnel passionnant.


Mais je dirais que ce quatuor-ci est peut-être encore plus émouvant: alors que Wayne Shorter s'appuyait sur scène énormément sur le dynamique Perez, et que ses solos ont la concision de celui qui n'a plus de forces à gaspiller, on a l'impression, à l'écoute de ce magnifique opus ECM, que Charles Lloyd, à 73 ans, a la force tranquille du volcan (à peine) assagi. Et le duo qu'il forme avec le pianiste Jason Moran est béni des dieux. Leur communion semble d'une facilité déconcertante, leurs forces en équilibre; le lyrisme un peu sec de l'alto idéalement complété par cette sorte d'impressionnisme swingant que Moran dégage à chaque solo.



Ma découvert de Lloyd est récente: sa version de Ne me quitte pas (de Brel, bien sûr), sur son Jumping The Creek de 2005 (avec entre autres la pianiste Geri Allen) est ce genre de morceau dont la beauté est absolument impossible à esquiver; une pièce d'anthologie. Un petit survol de sa bio sur Wikipedia révèle une longue feuille de route parsemée de longues disparitions; on constate avec surprise qu'il fut leader d'un quatuor-phare chez Atlantic, dans les années '60, avec un tout jeune Keith Jarrett au piano, et Jack DeJohnette à la batterie. Mais alors que ses équipiers connaîtront fortune et gloire chez ECM dans les années '70, Lloyd disparaît de la scène jazz, se contentant de faire partie d'un groupe-hommage aux Beach Boys et s'adonnant à la médiation transcendentale!


Dream Weaver, 1966, avec Keith Jarrett
Ah, les années '70 furent bien cruelles pour moultes jazzmen.

Sa résurrection s'entame en 1989, chez ECM justement, et il faut saluer cet autre coup de génie de Manfred Eicher, le gourou allemand du jazz contemporain. Près de 15 albums en 20 ans suivront, et son aura qui ne cesse de grandir.

Et arrive ce sublime Mirror.

Dès le deuxième morceau, une relecture sublimement minimaliste et profonde du gospel Go Down Moses, nous comprenons que le voyage dans l'âme de ce vieil homme sera empreinte de cette qualité presque spirituelle que le jazz sait si bien rendre (et que son ancien partenaire Keith Jarrett sait communiquer au plus haut point). Rien de factice, de facile ou de mondain dans ces lectures à la fois tendues, généreuses et lyriques. Rien du sentimentalisme easy-jazz tant à la mode non plus. Teintes ocres ou sépia, reflets hautement contrastés; il y a une densité dans l'expression qu'on pourrait rater par une écoute inattentive. Car enfin, ce disque est presque uniquement composé de ballades et avouons qu'à ce jeu, l'alto et sa sonorité un peu pincée font un drôle d'effet. Mais écoutez la musicalité exceptionnelle de La Llhorona (oui, oui, le même morceau arrangé par Llhasa), la sonorité presque orientale du cuivre, la force impressionniste du soli de Moran. Fermez les yeux, imaginez la performance "live": impossible de rater la communion profonde des deux musiciens, et le côté voluptueux de la rythmique. Évidemment,  on a aussi droit à un son exceptionnel. Bravo à l'ingénieur Dominic Camardella, inconnu au bataillon, et à l'ingénieur au mastering, le bien connu et respecté Bernie Grundman. ECM maintient ses standards exceptionels.

On a l'habitude des reprises de Thelenious Monk dans le jazz, ça en devient presque lassant, avouons-le, et j'étais tout à fait prêt à "skipper" Monk's Mood et Ruby, My Dear, deux titres archi-connus de "Sphere", de ma liste de lecture. J'aurais eu tort. Ruby, My Dear, en particulier, m'a impressionné. Comment peut-on extirper des idées neuves de ce titre mille fois joué, je l'ignore; ça à certainement à voir avec la manière dont Moran réussit à souligner le lyrisme profond des conceptions angulaires du regretté prêtre du be-bop.

Bref... Réussite totale, quant à moi. Un disque qui a tout ce qu'on peut demander d'un disque de jazz. Voyage merveilleux que je vous recommande absolument. Si vous accordez à ce disque l'attention qu'il mérite, il vous le rendra.

lundi 28 juin 2010

Biolay, Gainsbarre pour une époque sans humour


On aimerait bien prendre Benjamin Biolay en grippe...  sa petite gueule de jeune David Gilmour atteint de womanizing aigu, accumulant les histoires d'Amour qui finissent mal, traînant sa gueule tourmentée et inexpressive sur tous les plateaux, jusqu'à nous l'imposer dans un film franchouillard insupportablement poseur (Sang froid, 2007)... et puis cette prétention à sauver la chanson française de la médiocrité...

Mais Biolay, après avoir particpé à la résurrention de Henri Salvador au début de la décennie, avec l'excellente Karen Ann (c'était Chambre avec vue), est maintenant un songwriter et un interprète substantiel... si substantiel qu'il lui a fallu coucher sa créativité sur un CD double l'an dernier, un double abondant, sans  temps mort ni déchet... Ça s'appelle La Superbe, et ça fait un peu mal, parce que ça parle abondamment d'amour, mais d'amour qui s'épuise, qui se fixe mélancoliquement vers son auto-destruction... comme si la mélancolique et gainsbourienne Je suis venu te dire que je m'en vais avait trouvé sa voix contemporaine; ou comme si l'élégiaque Manon finissait de se noyer dans les eaux délétères du 21e siècle. C'est un Gainsbarre lourd et ma fois assez triste, sans le fun orgiaque des années soixante, avec juste cette pointe d'hédonisme contemporain, qui  fait dire à Biolay qu'il a beau compatir avec la peine de sa belle (celle qu'il inflige bien sur), à partir de vingt et une heures, il n'a plus que sa queue.

Bref... mélodies sinueuses et qui s'inscrivent en vous, arrangements riches, somptueux, fouillés, variés, influences multiples mais parfaitement digérées (Bashung pour La Superbe, Gainsbarre pour tellement d'autres)... même lorsqu'il frôle le kitsch musical (Miss Catastrophe, Brandt Rhapsodie), son art du texte vient prendre la relève et vous mettre un une-deux dans le ventre..

S'il avait seulement une pointe d'humour, ou même d'ironie... bon, on peut pas tout avoir!

On aimerait l'haïr, ou au moins le jalouser en paix... mais on aime trop la chanson pour ça...

dimanche 15 novembre 2009

Sur la platine: la meilleur pop de 2005, le meilleur disque inédit de 2007, un Luc de larochellière bonifié, un Bashung sanctifié

Je ne vous l'ai peut-être pas dit, mais j'ai un plaisir fou ces jours-ci à vagabonder dans ma discothèque, depuis qu'un très bon ami m'a passé un processeur AV Linn de grande qualité, un 5103. Lequel processeur a l'avantage indéniable de posséder un DAC plus flatteur que celui de mon vénérable Micromega Stage 4.

Mon Micromega s'est toujours distingué par ses hautes fréquences agressives. Le Linn a une approche plus équilibrée: de très belles mid charnues. Et il a, bien sûr, une entrée digitale. Ce qui signifie que je goûte, pour la première fois, de manière temporaire, aux grandes joies du serveur musical. Et croyez-moi, ce sera difficile de revenir en arrière.

Hier, je me suis tapé un grand carrousel de musiques, pour me retaper d'un 40 heures de travail sans sommeil. Cette faculté qu'a la musique à nous extirper de la broyeuse sociale et professionnelle ne lasse pas de me fasciner.



J'ai commencé par me jouer ce grand chef d'oeuvre pop de 2005, le "Come On Feel The Illinoise!" de Sufjan Stevens. 74 minutes fascinantes en compagnie d'un créateur intarissable qui nourrit l'ambitieux projet de composer un album par état américain. Sufjan demeure un obscur personnage pour le grand public, mais la critique l'a repéré depuis longtemps, et son Illinoise a pris le sommet des palmarès combinés de 2005, recensés par le site Acclaimed Music. Et pour cause.

Maintenant, vous le décrire pourrait être une entreprise hasardeuse. Pop raffinée, orchestrée avec art, qui me rappellerait du très très bon Al Stewart (Year of the Cat, vous vous rappelez?), genre folk-rock avec ambitions pédagogiques? Ou peut-être du Alan Parsons (mais avec quelque chose à dire, et la prétention en moins), pour le côté prog raffiné des arrangements. À moins que cette rythmique qui fait un peu band de collège, et ces cuivres chaleureux, et cette absence totale de pose, range Sufjans du côté du théâtre musical ou du jazz mainstream? Et puis il y a ces rythmiques à la Steve Reich, intégrées parfaitement. Ou ces chansons poignantes sur un ami perdu au cancer, ou sur un tueur en série qui a terrorisé l'Illinois, qui m'a rappelé le meilleur Eels. Sufjan est une éponge, et dans son creuset se ramasse les meilleurs saveurs de la pop récente. Un voyage de 74 minutes sans moments faibles.

Le seul, très léger reproche que je pourrais faire à cet orfèvre de la meilleur pop, c'est peut-être que son interprétation manque de nudité. Au sens émotionnel du terme, bien sûr. Stevens a une jolie voix de folk-singer, sans grand caractère, qui prend le siège arrière sur ses arrangements. C'est souvent là que certains créateurs n'arrivent pas à rejoindre un vaste public. L'engagement émotionnel existe sûrement. Mais s'il atteint notre intellect et nos oreilles, il ne nous foudroie pas le coeur. N'est pas Nina Simone ou Jeff Buckely qui veut.

Côté engagement émotionnel, ma galette suivante n'en manque pas. Et ce disque demeure pour moi le meilleur disque de 2007, même s'il n'est jamais sorti!



Thom Yorke a souvent rappelé que c'est Björk qui l'avait poussé vers des interprétations plus viscérales, après leur rencontre pour la bande-son (incroyablement émotionnelle d'ailleurs) de Dancer In The Dark. Ce n'est pas sa voix qui rend Yorke si poignant: c'est cet engagement émotionnel incroyable dans chaque syllabe, chaque chanson. L'impressiond 'être connecté au "guts" d'un artiste d'une sensibilité exacerbée.

Radiohead s'est fait reprocher, à la sortie du trop riche Hail To The Thief, une certaine complaisance. Trop de pièces abstraites, avec des sons électroniques bizarres, d'explorations de rats de studios hyper-actifs n'en finissant plus de pousser des boutons, et oubliant de nous pousser de bonnes pièces rock, comme à l'époque de The Bends. Critique un peu injustifiée à mon avis, mais enfin, pourquoi pas... Ils ne devaient pas être totalement en désaccord car l'album suivant, In Rainbows, s'en tenait à un solide 10 pièces et 42 minutes de musique qui furent salués par la critique et sa belle-mère comme une oeuvre solide, ramassée, des vraies chansons et une courbe émotive plus forte que jamais. En fait, In Rainbows a presque fait l'unanimité.

Sauf que... sauf que plusieurs des meilleures pièces de In Rainbows, on les trouve sur le CD bonus qui venait avec l'édition Deluxe vinyle 45-tours, pas achetable. 27 minutes et 8 pièces supplémentaires, parfaitement séquencées, qui rendent l'édition régulière de In Rainbows presque trop... sentimental... si vous voulez mon avis, et même si vous ne le voulez pas. Soyons francs: Down Is The New Up et Last Flowers To The Hospital écrasent le presque mièvre All I Need et le vraiment mellow House Of Cards. Et il n'y a pas une minute faible sur ce CD bonus, qui me rappelle beaucoup, dans l'humeur et la palette sonore, les meilleurs moments de Amnesiac. Maintenant, quand vous saurez que je préfère presque Amnesiac au sanctifié Kid A, vous saurez que je ne suis pas nécessairement toujours une référence de la gente critique. Mais ce diable de groupe intarissable est unique en son genre. Emo, expérimental, nu, rock, prog, et quoi encore... Chaque tranche de musique en leur compagnie est un sacré voyage dans les tripes d'une époque à la fois troublante et formidable. Essentiel, diraient les Français. Je suis bien d'accord.



Comment continuer après Radiohead? En coupant la fibre EMO et en reculant la montre de trente ans. Je prends un détour par des productions Ken Scott (ce que c'est le fun, un serveur!). D'abord, le sous-estimé Crisis... What Crisis? de Supertramp... lequel avait l'impossible tâche de succéder à Crime of the Century, et ce qu'il passe bien près de faire. Oh, c'est peut-être une infinitésimale coche en-dessous, et la pochette a mal vieilli. Rick Davies et son Ain't Nobody But Me, c'est formidable. C'est juste un peu en-dessous de l'insurpassable Asylum. Et le A Soapbox Opera de Roger Hodgson n'a pas l'attrait universel de Hide In Your Shell, le hit des adolescentes timorées. Mais c'est du bon, du très très bon Supertramp. Et quelle production, quelle prise de son! Ken Scott, qui a débuté avec les Beatles,  est un sapré magicien. Vous entendez ce piano incroyablement physique? Après ça, écoutez-moi les pianos de plastique des albums endisqués par Rudy van Gelder... Désespoir. Pourquoi, Rudy, avoir ruiné le son de tant de merveilleux pianistes???

(Au fait, excusez-moi mais sui vous voulez vraiment entendre le vrai son de ces albums, OUBLIEZ LES REMASTERS! Par erreur, c'est ce que j'ai mis en premier, et j'écoutais, médusé, déçu, ce son incroablement agressant dans les aigus, et sans relief dans les basses... jusqu'À ce que je réalise mon erreur, et que je change pour l'édition originale Target... Incroyable, la différence!)



Restons avec Ken Scott... On parle beaucoup, ces jours derniers, du piano flyé et libre sur le dernier Daniel Bélanger (que je n'ai pas encore entendu); et on se réfère au Bowie d'Aladdin Sane et au jeu délicieusement dissonant de Mick Garson. J'ai donc fait un croche sur Aladdin Sane, édition RCA des années '80 (ÉVITEZ les remasters de Peter Mew, des abominations sans nom). Quel son les amis! Quelle pièce de musique riche, complexe, inépuisable... Combien de fois pouvez-vous écouter Aladdin Sane de suite sans en épuiser les explosives propositions?



Tant qu'à se décrasser les oreilles, une obscurité merveilleuse... Connaissez-vous Goldley-Creme? Ces deux mecs formaient le noyau aventureux des excentriques créateurs pop 10CC (vous vous rappelez l'incroyable I'm Not In Love et ses infinis dubs de voix, sacré meilleure pièce pop des années '70 par plusieurs critiques éblouis?). Quittant le carcan pop, le duo se lança dans des albums merveilleusement flyés, mélangeant dans un joyeux bordel du krautrock, du pop, du art-rock à la Roxy Music, du Zappa, le tout dans une mise en sons jamais monotone.

Malheureusement, le timing n'aurait pu être plus mauvais. Prenez ce L dont je me régale en ce moment les oreilles. Sorti dans l'obscurité en 1977, en pleine explosion punk, je l'ai eu pour un ridicule 3$, avec son coin troué, disque usé avant même sa sortie. Et pourtant, This Sporting Life et Business Is Business, qui ouvrent et ferment l'album, sont des opéras pop en miniature délicieusement flyés... Tout l'album est une exploration sonore raffinée sur de belles mélodies pop.

Le succès leur échappant, Kevin Godley et Lol Creme devaient par la suite se recycler dans le cinéma et devenir les créateurs des meilleurs vidéo-clips des années '80 (Rock It de Herbie Hancock et ses robots animés, vous vous rappelez?). Avant de finir par créer la technique du morphing dans un clip qui a fait époque, qui fit d'une de leurs dernières pièces, Cry, un hit tardif bien mérité, en 1985. Je ne connais pas la suite de l'histoire, mais j'adore encore L.

Mais pour finir sur une note entièrement différente... je veux saluer d'un coup de chapeau bien bas deux excellents albums qui rappellent que le rock francophone a franchi des pas de géants dans ses dernières décennies... et que c'est souvent en mixant l'héritage de la grande tradition de la chanson et le sens de l'ambiance et de l'enveloppe sonore du rock anglais qu'on obtient les résultats les plus mirifiques.


D'abord, un petit bijou introspectif, inattendu. Luc de Larochellière a eu un succès précoce qui en a fait en deux albums à peine une grande star, au tournant des années '90. Rock contemporain, textes avec une juste dose de dérision et de cynisme, le jeune homme de Laval, dont on avait fait la rencontre à un showcase en première partie de Marie Philippe, était un délicieux paradoxe: timide et effacé, affecté d'un bégaiement à la ville, il nous terrassait tous lorsqu'il chantait ses textes engagés, d'une voix puissante, assurée, de rock star. L'ironie voulut que plus il devenait audacieux dans sa musique, plus le succès l'a déserté, et qu'on l'avait peu à peu oublié. Jusqu'à ce magnifique Un toi dans ma tête, sorti il y a quelques semaines.

Superbement habillé de cordes opulentes, le fidèle Marc Pérusse à la console, de Larochellière nous ouvre son coeur avec une touchante simplicité et raconte surtout des ruptures, des amours difficiles, des obsessions sentimentales qui témoignent de la maturité de son écriture, de la profondeur de sa plume. C'est beau comme du Jean Ferrat à son meilleur, ça sonne vrai comme du Félix, et il y a un peu de Nick Drake dans la mélancolie de ces nappes de cordes qui soulignent juste ce qu'il faut ces textes poignants. Les musiques de ruptures sont si belles qu'elles font de l'ombre aux autres pièces plus "détachées". Exception faite de la meilleure du lot: la délicieuse Non-amour, Mon amour, que je vous laisse découvrir. Faites-vous un cadeau.

Le temps me manque pour vous parler de l'ultime Bashung, Bleu pétrole. Poète des mots, poète des sons, Bashung a laissé derrière lui des volutes de beauté et son ultime album est émouvant, mais jamais sentimental. Chaque fois que j'entends Résident de la République, j'ai un petit frisson. Qu'il était unique, le Bashung... Comment parler de sa mort d'une manière plus élégante? Alain Brunet, grand fan, a bien résumé ce Bleu pétrole, permettez-moi d'emprunter sa très belle plume...




Bleu pétrole, un album de grande épuration, un album où la complexité n’est plus apparente et se dissimule dans l’essentiel. C’était l’aboutissement d’une oeuvre magistrale. Son protagoniste y aura fréquenté autant la légèreté que la densité, dont il a su allier culture pop (avec un fort argument rock, faut-il le rappeler) et recherche fondamentale. Assortie de cette voix ténébreuse dénuée de toute agressivité (et de toute puissance, à l’instar de grands interprètes tel Leonard Cohen), cette quête de substance a parfois produit une impression d’opacité mais bon, n’est-ce pas le lot de tous les artistes en quête de densité ? Dans les sons comme dans les mots, Bashung a toujours haussé la barre.

A-t-on ici au Québec un Bashung? Je n'en vois qu'un possible. Il s'appelle Daniel Bélanger. Nous y reviendrons.

mercredi 30 septembre 2009

L'esprit de Miles: Miles From India

  


Un petit mot pour vous suggérer un album que je trouve plus indispensable chaque jour que je l'écoute.
Miles From India est un CD double réunissant, sous la houlette de Bob Belden, plusieurs ex-musiciens de Miles Davis, (période fusion surtout), et des musiciens indiens, pour une sorte de Bitches Brew au curry qui laisse pantois.

Ce qui laisse pantois, c'est, bien sûr, la grande virtuosité des musiciens d'exception de l'album (dont vous connaissez plusieurs noms: John McLaughlin, Lenny White, Chick Corea, Jimmy Cobb [eh oui, le batteur de Kind of Blue], Mike Stern, Wallace Roney); mais c'est aussi le mariage enlevant, surprenant, de deux traditions musicales qui se répondent dans le plus pure esprit coopératif du jazz; c'est cette bouffée de liberté musicale qui émane du projet, chacun ayant l'espace pour s'exprimer, mais s'exprimant dans une dynamique de groupe totalement cohérente; c'est de constater qu'au-delà de la tombe, l'esprit de Miles continue de féconder une musique explosive, enlevante, inspirante.

De grands moments? Le thème de All Blues à la sitar, l'énergie manique de la rythmique (Lenny White à la batterie, A. Sivamani aux percus indiennes) sur Miles Runs The Voodoo Down, la cavale et la section rytyhmique (encore) de Great Expectations, la virtuosité hypnotisante de U. Shrinivas à la mandoline, jouée dans des conceptions musicales indiennes, pour un résultat absolument surprenant, sur une compo de McLaughlin, Miles From India...

L'esprit de Miles, pendant deux heures. Un disque absolument thrillant.

mardi 25 août 2009

NEIL YOUNG, Mr Soul Man

      

Je connais peu le monde de Neil Young.

J'ai eu, comme tout le monde dans les années '70, un vinyle de Harvest, son grand classique de 1971, et me rappelle de presque chaque note, surtout l'émouvant The Needle and the Damage Done. Je regardais avec envie le vinyle triple de mon copain Ben, ça s'appelait Decade, et ça montrait que Neil Young savait déjà construire des rétrospectives intéressantes. Je savais qu'il était le sel rock du super-quatuor folk-rock californien Crosby, Stills, Nash & Young, une bande d'hallucinés qui torchaient des harmonies vocales célestes et qui, en rétrospective, formaient un pur diamant de talent comme peu de groupes en ont eu (et un immense gaspillage, dans la gueule de bois générale de l'après Woodstock).


Après son retour en gloire en 1979 avec Live Rust (Hey hey my my, Rock'n'roll could never die), j'eus la patience de suivre Young (un peu, parce que l'homme est très productif) dans ses multiples métamorphoses dans les années '80, le rockabilly (Everybody's Rockin'), le techno (Trans), le R&B (The Note's For You) puis j'ai un peu abandonné. Ce mec était azimuté, comme disent les Français, et le monde rock était en profonde mutation: de nouveaux héros occupaient ma platine (U2, Pixies, Talk Talk) et Young passait son temps à déjouer les attentes et à nous faire languir d'un nouveau Harvest. Il avait un peu de Zimmerman dans le nez, ce mec. Et les années '80 n'étaient pas tendres pour les héros de Woodstock et leurs amis.

Mais comme Dylan, comme Joni Mitchell, Neil Young est un authentique songwriter: un artiste, un écrivain, qui a choisi comme forme d'expression la chanson rock, et qui sait utiliser ce format si simple, si réducteur en apparences, pour y condenser des sédiments lourds de l'expérience humaine. Sa voix détimbrée, ce falsetto fragile, angélique pas d'ailes, est aussi dinstinctive dans le paysage sonore que la croassement de Corbeau noir de Bob Dylan, son seul rival par l'ampleur de l'oeuvre et la durabilité de la pertinence.

Et pendant que les aficionados célèbrent et se déchirent sur la sortie événementielle de la compilation mammouth du Neil Young Archives en Blue-Ray, un projet auto-biographique qui redéfinit par ses dimensions titanesques l'art de la compilation, j'ai fait un détour par quelques oeuvres des débuts du songwriter canadien, fin des années '60. Et je me demande combien de perles noires il me reste à découvrir tellement je suis ébahi par la singularité de l'oeuvre, par sa force dissimulée.


Buffalo Springfield

J'ai d'abord plongé dans le second Buffalo Springfield de 1967, Buffalo Springfield Again, qui joue en boucle depuis une semaine chez moi. Tout un terreau de talents: Stephen Stills, Neil Young et Richie Furay, ce dernier qui allait fonder Poco dans les années '70, les deux premiers qui allaient se retrouver au sein de CSN&Y avant de connaître des débuts de carrières solos éclatants.



J'écoute Again en boucle à cause du "opener". Tout comme Revolver des Beatles commence parfaitement avec Taxman, Buffalo Springfield Again a son parfait opener: un rock carré, baveux de Neil Young, parfait single de 1967, Mr Soul, regard cynique et halluciné sur la vie de rock star, que Neil Young aurait composé alors qu'il était en convalescence d'une attaque d'épilepsie subie pendant un spectacle... Riff tranchant à la Satisfaction, guitare solo fuzzé à l'envers inversée sur la bande: un condensé d'époque.

In a while will the smile on my face turn to plaster?
Stick around while the clown who is sick does the trick of disaster
For the race of my head and my face is moving much faster
Is it strange I should change? I don't know, why don't you ask her?
Malgré toutes ses qualités, Buffalo Springfield n'allait que passer: trois albums, de 1966 à 1968... Mais Neil Young ne faisait que commencer sa carrière.

Je viens de découvrir Neil Young, le premier album solo, sorti dans l'indifférence en janvier 1969, peu après son départ de Buffalo Springfield et avant qu'il rejoigne Crosby, Stills & Nash. Et j'écoute, fasciné, ce petit chef d'oeuvre, en mode mineur, de folk-rock aventureux, épique, comme un western flyé, petit budget et grandes idées, avec cette sorte de solidité dans la forme de Unforgiven de Clint Eastwood. Si cette description peut avoir le moindre sens.

C'est un peu exagéré; Unforgiven est un chef d'oeuvre, Neil Young un joli terreau bordélique. On est loin de l'équilibre parfait et des mélodies mémorables de Harvest. La voix de Young est mal assurée, et dans le mix original que j'écoute en ce moment même (et qui fut retiré du commerce peu après), elle est enterrée dans d'audacieux arrangements d'un collaborateur de Buffalo Springfield, Jack Nitzsche: surprenantes guitares fuzzées, cordes cinématographiques... Tout le futur de Neil Young semble se condenser dans un petit chef d'oeuvre de moins de 4 minutes: The Loner, le titre sur lequel je reviens toujours, parce qu'il est complètement addictif, par ce mélange de violence des guitares, de douceurs de cette voix à la fois faible et si expressive, et le parfum poussiéreux des cordes. Un 4-minutes autobiographique parfait, alternant mode majeur et mineur, comme un monde en miniature, après quoi tout a été dit.



The Loner est si fort comme titre qu'il fait de l'ombre au reste de l'album: mais I've Been Waiting For You et ses guitares plombées, le joli The Old Laughing Lady (malgré des choeurs gospel un peu overkill comme on dit) et l'épique The Last Trip To Tulsa, à la Dylan, vous feront tous passer de très beaux moments. C'est férocement anti-commercial, et c'est ce qui est beau: pas de suits à se demander si ça va jouer à la radio, pas de A&R qui ont le doigt sur le piton du compresseur au mastering... Parfums d'une époque malheureusement oubliée.

lundi 3 août 2009

Sur la platine: le dernier Yves Desrosiers


Yves Desrosiers est de retour... Sorte de Romanichel des sons, celui qui a amené l'extraordinaire Vossotski dans la langue de Molière sort un second album de compos personnelles, les bien nommées Chansons indociles.

Il n'a pas la plus grande voix, mais son univers est particulier, très cinématographique, un peu comme un épisode de Carnivale. Si Star Académie c'est votre truc, vous allez haïr, ou ne rien comprendre. Mais si Marie-Jo Thério vous attire, que vous aimez Llhasa, bref que vous aimez les chansons singulières, avec des parfums de chemins poussiéreux, de paysages étranges, de climats lynchiens, plongez, plongez... Il reste encore au Québec, n'en déplaise aux comptables de l'industrie culturelle (véritable rangée de coquerelles), il reste encore disais-je d'irréductibles artistes qui créent des choses tout à fait uniques, singulières. Des Jorane, des Karkwa, des Patrick Watson. Et puis Desrosiers, c'est toujours cet excellent réalisateur qui n'est pas du tout étranger au succès de Llhasa: capable de créer un monde hypnotique, halluciné, à l'aide de quelques notes. Écoutez moi la beauté de la mise en sons de Ma ruelle; la cavalcade trépidante de Maria; l'ambiance foraine couleurs sépia sombre de Circus.

Et Robin Aubert (le cinéaste/acteur, qui signe la plupart des textes) crée des petites fictions qui lui ressemblent; images fortes, une façon un peu sèche de jeter les mots sur les notes, des textes colorés, un peu théâtraux, des fables peuplés d'êtres étranges. Ses textes nous sortent des giclées de bons sentiments de la pop d'aujourd'hui; la pornographie sentimentale du hit-parade.

Excellent produit d'Audiogram (un autre).

(par contre, euh oui, c'est quand même pas mal compressé au mastering)

dimanche 14 juin 2009

1959 Apex Jazz 1ère partie. Brubeck, Miles et Mingus à leurs sommets!


1959, apex du jazz... Ah oui, mais merde j'étais pas né. Heureusement, il y a les rééditions! Heureusement, les disques existent, et cette musique tour à tour mélanco, sombre, euphorique, joyeuse, ludique, et battante peut encore résonner dans notre époque qui en a bien besoin. Écouter du vieux jazz et après écouter, je sais pas moi, n'importe quelle merde boostée aux stéroïdes comme en vomit l'industrie à la pelletée, anxieuse de voir sa merde se changer en or, c'est comme voir une bande de vendeurs du temple envahir le Temple en hurlant JE SUIS À VENDRE! Bon, on se calme.

1959, donc. Le jazz était encore à l'époque une musique populaire. Lire: le free-jazz n'allait pas tout brûler sur son passage, laissant un paysage dévasté, émouvant et beau, mais aussi un peu déprimant et déserté. Cette année-là, 1959, le jazz est à la fois une grande musique savante et une grande musique populaire et trois albums définitifs, tous sous étiquette Columbia, demeurent les fondements de toute discothèque de jazz, aussi rudimentaire soit-elle: Ah Hum de Charles Mingus, Kind of Blue de Miles Davis et bien sûr, le joyeux, ludique, subtil Time Out de Dave Brubeck.

Et, joie ultime, Sony (qui possède le catalogue) lance sur le marché de copieuses rééditions: les 50th Anniversary Legacy Editions.

Bon, Kind of Blue, vous connaissez bien sûr, parce que c'est le premier disque de jazz que vous avez écouté, on en est tous là... Ah Hum, j'y reviendrai, c'est déjà plus viril, les années '60 pointent le bout de leur nez, revendicatrice, et Charles Mingus, contrebassiste qui écrira une autobio intitulée Comme un chien enragé sait marier politique et musique...



Mais le thème inusable, omniprésent de l'année 1959 demeure bien sûr Time Out de Dave Brubeck, entendu dans dix mille compilations et joué dans tous cafés du monde, tellement qu'il est bien possible que vous ayez rangé ça dans le département musique de matante. Il y a dans ce petit morceau tellement de grâce mélodique et de ludisme rythmique qu'on a l'impression d'entendre la bande-son super-futée d'un cartoon. Au milieu de l'époque hard-bop et cool jazz, Take Five fait tache... Radicalement différent du balancement incessant et bluesy du jazz en 4/4, des déclamations viriles des Sonny Rollins et John Coltrane et du blues intense de Miles, il y a ce petit bijou de disque où un pianiste blanc s'amuse à défaire les patterns rythmiques et dialogue sans cesse avec son batteur, ne laissant à l'alto de Paul Desmonds que des apparitions hyper-colorées et caractéristiques, des petits morceaux de bravoure de coyote tombant pour la millième mois de sa falaise, poussé par les accords plaqués du piano de Brubeck.

Que voulez-vous, ce disque est joyeux et ne cache pas sa joie. Blue Rondo a la Turk, Kathy's Waltz, on cache mal son sourire, on a l'impression que Peter Sellers devait écouter ça le matin avant d'aller travailler sur le plateau de la Panthère rose; j'ai l'impression que Brubeck est plus près de Ellington que de Charlie Parker dans son vocabulaire musical, mais ne me citez pas, c'est peut-être une connerie.

Tout à fait surprenant d'entendre ce disque après des doses sévères récentes d'enregistrement de l'omniprésent Rudy van Gelder (qui sévissait partout ailleurs à l'époque, et surtout chez Blue Note): la production de Teo Macero (futur producteur de Miles) , enregistrée par Fred Plaut et Robert Waller, se distingue radicalement des Blue Note, Riverside et autres: enfin un piano qui a du volume et du poids, et ça valait mieux, parce que c'est l'orchestre d'un pianiste quand même, et il ne se contente pas d'être un soutien rythmique. Curieux, quand même, cet écho sur l'alto de Paul Desmonds, et même sur la batterie, qui se disputent le canal gauche. Très très différent de Rudy, qui a le don d'exciter les cuivres, et au son duquel on devient vite accro...

Les remasters de Time Out sont presque innombrables! Un seul serait absolument à éviter: le Columbia Jazz Masterpiece (une série très impopulaire, avec une bordure mauve)...Enregistré sur 3-pistes, Time Out existe en mono (fouillez les bacs usagés de vinyles), en stéréo (recréée à partir du 3-pistes) et en 3-canaux sur un SACD hybride. La version stéréo est contenue dans les bandes originales 3-pistes. Elle fut modifiée (compression & écho) dans un mixdown 2-pistes subséquents. Mais les remasters courants, de l'excellent Mark Wilder, délaissent le 2-pistes d'époque et partent tous du 3-pistes. Alors que le Gold CD SuperBitMap (que j'écoute en ce moment) a été mixé/masteré avec un équipement transistor, Wilder a utilisé de l'équipement à tubes dans les versions plus récentes (Legacy, SACD).

Et qu'en est-il de la 50th Anniversary Legacy Edition? Elle est complétée d'une prestation "live" du Dave Brubeck Quartet au Festival de Newport et d'un DVD docu... manière de plonger dans le genèse d'un des chefs d'oeuvre de cette année pas comme les autres.

Ça vaut le coup? Voici ce qu'en dit le site All About Jazz:

The crown jewel of this edition, however, has to be the bonus disc featuring the same quartet from Time Out in various performances at the Newport Jazz Festival in 1961, '63 and '64. It's hard to describe the thrill of listening to this classic ensemble playing at its very best and to audiences whose enthusiasm equals that of the performers on stage. Highlights include the haunting, noir-ish "Koto Song," as well as Brubeck's magnificent solo work on "Pennies From Heaven."

Bonne écoute!

Excellent résumé
... de la part de Chris, sur le forum Stevehoffman.tv:
Here, here. With all the hype and exposure, it's probably a bit of a victim of its own success as the saying goes, making it easy to overlook what a delightful album it is. Brilliant concept for an album, execution well up to the task. Such melodic work, immesurably important to its success, that belies - to some - the nuts and bolts of the central theme of working with the time. It's also done so much more than its share for winning ears to give jazz a further listen.


Trivia
Teo Macero, futur architecte du très complexe travail d'édition de Bitches Brew a le rasoir agile... On entend nettement un travail d'édition, à 1:51 de Take Five.

mardi 2 juin 2009

Caféine dans le sang, JACKIE McLEAN et GENESIS sur la sono


Parfois, la musique nous met en accord avec le monde et nous apaise. La musique nous met en contact avec la beauté, l'apesanteur, la poésie et même parfois, pourquoi pas, notre âme.
Mais, comme le disait mon ami Didier à mon amie Francine, il y a très longtemps, la musique est aussi tension, énergie, rage, fantasme.

Ce soir, je filais comme si j'avais le sang gonflé de caféine et je voulais de ma musique un état de tension agressive. Pas la violence du hard-rock, du speed metal ou du punk. Mais une sorte d'éclair intellectuel et moral. Je ne voulais pas de douceur; plutôt un coup de cymbale sur la gueule.

Mais je dois penser aux autres membre de la gente humaine dans la pièce. Alors j'ai commencé raisonnablement. Du hard-bop Blue Note, mais du solide. J'ai commencé avec Jackie McLean.

Ah, le hard-bop! Avant le chaos du free jazz, mais solidement sur les rails d'une expressivité tapageuse, le hard-bop est un dernier moment de réunion du jazz avec un large public, avant que Ornette Coleman et John Coltrane poussent le genre dans ses retranchements. En 1959, Jackie McLean, un jeune alto, pousse l'expressivité de son instrument dans des zones qui ne sont pas sans rappeler le jeune Coltrane. Les connaisseurs reconnaissent McLean en deux notes, disent-ils. Il a un son tranchant, perçant presque. Il n'a pas gardé le son sinueux de son illustre prédécesseur Charlie Parker. Les temps changent. La musique devient un cri. McLean cadre bien.


Alors imaginez ça: le trompettiste Donald Byrd (expressionniste, très loin du feutre de Miles Davis ou même du son soul de Freddie Hubbard) sur le canal gauche, et ce jeune alto super-émotif sur la droite. Rudy van Gelder (qui d'autre) à la console, lui qui aime "réveiller" le son des cuivres, les rendre encore plus vifs et durs que dans la nature... la section rythmique est celle de Kind of Blue: Paul Chambers et Philly Joe Jones. Au piano, Sonny Clarke, bon, bof, on sait que le son du piano est immanquablement en retrait, presque éteint, avec Rudy. Tant pis: toute la place aux cuivres. Ça vous gicle la douleur et la force humaines. Vous en avez pour trois pièces dans cette formation, du hard bop d'excellente tenue.

Puis, soudain, changement de session et d'ensemble: pour les trois pièces suivantes s'ajoute un ténor, Tina Brooks, on remplace Byrd par Blue Mitchell et Joe Jones par Art Taylor. Et soudain, ça joue avec encore plus de force, d'originalité, de style. Sérieusement, quand j'ai mis ça en musique de fond la première fois, j'ai littéralement suspendu tout travail pour les écouter. 'Pouvait pas m'empêcher. Surtout Isle of Java. La musique devient puissamment évocatrice, ça m'a fait penser à Chet Baker et Gerry Mulligan qui faisaient des pièces comme ça, qui dévalent à toute vapeur sur des mélodies glissantes, et qui vous donnent envie de pousser à fond une voiture sur des routes perdues au crépuscule. La musique a le don de me faire dire des choses idiotes... Et pourtant, voyez, je viens de le remettre, et mon pied se met à battre et ma tête à imaginer des choses comme la liberté totale et toute la vie devant soi. Oui, c'est vif à ce point.

Maintenant, laissez-moi vous parler un moment du son. Ce disque fait partie des rééditions en 45-tours de Blue Note, masterés par Kevin Gray et Steve Hoffman. Ce que j'écoute est un needledrop du vinyle, autrement dit un transfert digital qui joue dans un Oppo; autrement dit, quelques crans de fidélité en-dessous de l'original. Ça torche tellement que c'en est ridicule. Je sais, je sais, c'est ridiculement cher aussi. 50US$ pour moins de 40 minutes de musique. Mais si vous en avez les moyens... n'attendez pas qu'il n'en reste plus et qu'ils coûtent 125$ sur e-bay.

Et pour les autres, nous aurons notre consolation car bientôt, le même titre sortira en SACD, des mêmes mains expertes, avec en prime trois titres supplémentaires de la seconde session, celle avec Tina Brooke, et paraît que ces trois "bonus" (rassemblés jadis sur un autre LP) vont compléter notre bonheur.

* * *

Vous ne me voudriez pas comme DJ. Parce que rien n'est plus contraire à l'art du DJ que la transition que j'ai faite après vers un album mythique, boursouflé, un peu raté, fascinant et énigmatique: The Lamb Lies Down On Broadway de Genesis.

Nous sommes en 1974 et le rock commence à gonfler comme une grenouille qui aurait fumé trop de ganja. C'est l'ère des albums-doubles complaisants. Dylan, les Beatles, Jimi Hendrix et les Who avaient prouvé que c'était possible, maintenant plus rien n'arrête la loghorrée: Led Zeppelin, les Rolling Stones, Yes, Elton John, les Who encore; on ne se peut plus. C'est aussi l'ère des opéras-rock, concept vaseux s'il en est un, où les rockers se prennent soudain pour de grands compositeurs, capables de soutenir de larges développements dramatiques... Ouf, tout ça n'a pas nécessairement bien vieilli, mais ça demeure des moments fascinants.

Et voilà que le groupe le plus gracieux du rock progressif britannique va s'y frotter. Mais attention: plus qu'aucun autre de ses confrères, Peter Gabriel sait et sent que le rock progressif fonce vers un mur qui se nomme insignifiance; et Gabriel est tout sauf un artiste insignifiant. Pour continuer à faire évoluer le quintette, il va leur faire prendre un stupéfiant bain de modernité; il réclame (arrache plutôt) le monopole sur les textes du prochain disque et invente l'histoire d'un jeune punk new-yorkais, Rael, sorte d'émule échappé d'Orange mécanique assoiffé de violence et de sexe. Les grandes envolée instrumentales du groupe sont réduites à leur plus simple expression: les pièces sont courtes et ramassées. Le son si poli du groupe devient sec, grinçant; la voix de Gabriel elle-même subit un traitement sonore qui la rend particulièrement agressive et sèche, l'Enossification (Brian Eno, dont l'influence est en train d'immerger l'ensemble du art-rock anglais). À l'image de la pochette, radicalement différente des précédentes, le groupe passe des prairies anglaises et des mythes et légendes colorées au bitume et au noir et blanc. Fascinant.

Le double-disque grince, agresse, crie, fonce à tombeau ouvert; les accalmies (Carpet Crawlers, Anyway, The Lamia) deviennent de vraies bouffées d'oxygène dans ce monde conscrit. La sauce ne prend pas toujours. Certains passages révèlent un véritable inconfort. A-t-on jamais entendu Steve Hackett sonner aussi peu à son aise que dans son solo du par ailleurs excellent The Lamia? Lorsque le groupe se lance dans l'instrumental déconstruit (le fascinant The Waiting Room), on comprend qu'ils ne menaceront pas de sitôt Pink Floyd: on est loin d'Echoes! Tony Banks semble parfois chercher son équilibre et est souvent platement narratif. Gabriel cherche un son qu'il trouvera plus tard avec Fripp dans Peter Gabriel II, comme sur The Chamber of 32 Doors.

Et puis tout à coup, les éléments tombent en place, les colorations de Hackett et de Banks s'accordent au narratif (Fly on a Windshield, In The Cage, Hariless Heart, Carpet Crawlers, The Light Dies Down On Broadway). On tient quelque chose! Sans oublier le chef d'oeuvre de ce disque, un morceau qui le résume parfaitement et qui doit son punch au flair pop de Mike Rutherford qui l'a composé: Back in NYC.

Probable qu'aucun disque de Genesis n'a un son aussi peu plaisant. Mais pour le groupe, et Gabriel en particulier, c'était un statement important. On pourra toujours rêver de ce que Jodorowky aurait fait en film de ce délire urbain, projet malheureusement oublié!

Dans les mois qui suivront, le gouffre entre Gabriel et ses partenaires ne cessera de se creuser. Le groupe ne se couvrira pas d'honneur en reprochant à Gabriel, nouveau père, de se préoccuper trop de sa petite fille gravement malade. Genesis, endetté et à bout de souffle, se scinde. Le divorce permettra à Genesis d'opérer une retraite ordonnée vers ses acquis passés; il permettra aussi à l'archange Gabriel d'explorer des univers infiniment plus féconds que ceux du progressif symphonique qui, déjà, se mord la queue. Fripp et lui auront donné à la fin de la décennie une poussée décisive vers un rock plus moderne. Ils échapperont à l'insignifiance qui les guettait.

Alors, peut-être que The Lamb Lies Down (que personnellement j'abandonne toujours avant la fin) a quelque chose d'un peu croche et raté. Peut-être qu'il a sur les nerfs l'effet d'un café filtre un peu trop bouilli. Mais il a amorcé pour Gabriel un cycle fécond. Et il aura cassé le moule.

mardi 19 mai 2009

Un GRAND classique: Beggar's Banquet des Rolling Stones


Début 1968, les Rolling Stones semblaient largués dans le monde en fusion du rock...

1967 avait été une année horrible, à tous points de vue: après le triomphe de Aftermath en 1966, les Stones semblent perdus: ils ont abandonné la scène, mais ça ne leur profite guère; trois de leurs membres font de la prison en 1967 (Jagger, Richards, Brian Jones) et le train psychédélique passe près de les larguer: Between The Buttons et Their Satanic Majesties Request déçoivent leurs fans et leur conversion psychédélique, tardive par rapport aux Beatles, a un petit parfum d'opportunisme. La santé de Brian Jones décline, leur flamboyant manager et producteur Andrew Long Oldham, aux prises lui-même avec des problèmes de drogue et négligeant ses ouailles pour faire le party en Californie, quitte le bateau.

Eux qui étaient les hérauts d'un rock un peu sale patiné de blues et de r&b sont dépassés sur leur gauche et leur droite par les nouveaux dieux du rock bruyant: Cream et Clapton sur leur gauche et leur puissant blues-rock, Jimi Hendrix sur leur droite avec son soul-rock psychédélique; et les Who au centre, les nouveaux mauvais garçons du rock anglais, sauvages, bêtes, méchants, avec leur fou furieux Keith Moon à la batterie.

Non, 1968 s'annonçait mal.


Ils ont répliqué avec le meilleur album de leur illustre carrière. Beggar's Banquet.




C'est peu dire que signaler que Jagger et Richards signent la fin de la récréation et reviennent aux sources. C'était déjà palpable à la sortie du single Jumpin' Jack Flash en mai... Les sources, pour eux, c'est un mélange bordélique et réussi d'un rock blanc crispé assez agressif et de l'animalerie blues et r&b. Avec ici et là des hommages bien sentis au folk et au country. Ça sent Chicago qui prend un bain dans le rock anglais, ça sent le sud américain porté par cet interprète fascinant qu'est Mick Jagger.

Exit la lutherie psychédélique. Guitare sèche de Richards à gauche, guitares électriques à droite, basse, batterie, piano, avec un Brian Jones très inspiré pour ajouter des touches uniques de slide, d'harmonica, de sitar, de mellotron. Et Jagger, un interprète unique, qu'on réduit un peu trop à sa caricature parfois, mais qui ici capte notre attention à chaque syllabe.

Dès les premières notes de la très célèbre Sympathy for the Devil, ça sent le grand cru, cette ronde sauvage qui, face aux Jesus-Freaks, proclame avec cynisme et arrogance sa différence. Les Stones quittent à jamais l'orbite des Beatles et ont trouvé leur son. Pas une pièce faible, une clarté d'exécution et une richesse sonore qui n'est pas coutume: je ne crois pas que les Stones ont jamais mieux sonné que sur Beggar's Banquet et Let It Bleed, merci à leur nouveau producteur Jimmy Miller. Magnifique ballade folk de No Expectations, rock bluesy un peu garage de Parachute Woman et Street Fighting Man (où la qualité sonore fout un peu le camp, voir note plus bas), l'excellent blues-country Jigsaw Puzzle que certains trouvent dylanesque (et où Brian Jones laisse une marque indélibile de sonorités bizarres au mellotron)... sans oublier la sauvage Stray Cat Blues, ma préférée, avec un Jagger plus jouissif que jamais qui chante le sexe sauvage. Sur Prodigal Son, Jagger, méconnaissable, semble émerger d'un champ de coton, avec son folk rugueux...

Parce qu'ils durent depuis si longtemps, parce que Jagger est un jet-setter et Richards un survivant de longues années de drogues, parce qu'on nous les assène année après année, on oublie parfois à quel point les Stones sont (étaient?) des stylistes parfaits du rock. Ils avaient tout: l'attitude rebelle, le talent, la capacité d'assimiler des influences et de les transformer, un grand sens mélodique, un respect des musiques passées en même temps qu'un appétit insatiable pour ce que le rock pouvait leur donner. Beggar's Banquet fut quant à moi leur sommet. Laissez tomber les Best Of, vous devez les entendre dans un véritable album au pacing presque parfait (avec juste Dear Doctor peut-être un peu prématuré).

Si vous voyez l'édition SACD chez les disquaires usagés, ne la loupez pas: non seulement ils se font rares (et leurs prix grimpent), mais au niveau sonore, c'est un triomphe, célébré pour de bonnes raisons. À part les deux titres mentionnés plus haut, les Stones sonnent ici comme jamais: un son puissant, plein, avec des guitares qui vous cisèlent les tympans, sur une base toujours réussie de piano, de basse, de batterie et de guitares acoustiques; un Jagger parfait, un Brian Jones à son crépuscule (il est mort peu après) et un groupe de chansons qui leur va comme un gant.

Un classique, un vrai, dans une des meilleurs années de l'histoire du rock.

Concernant la qualité sonore de Street Fighting Man et Parachute Woman, l'explication serait la suivante: Keith Richards avait pris l'habitude d'enregistrer ses parties de guitare dans une machine à cassettes franchement ordinaire, comme base des chansons. Dans certains cas, les Stones, sûrement pas des puristes audiophiles, couchaient simplement ces riffs de guitare dans le multi-pistes et ajoutaient les overdubs.

Autre anecdote de l'album: la sortie fut retardée pendant plus de trois mois, la compagnie de disques refusant le concept de la pochette: une toilette comme banquet des pauvres. Une pochette très punk, qui rend bien tout le cynisme de Jagger, lui qui chante avec ferveur la beauté des travailleurs paumés de la terre sur Salt of the Earth. Le label gagne, la pochette initiale ressemble à un carton d'invitation pour un banquet d'un hôtel chic et il faudra attendre les rééditions sur CD pour voir la vraie pochette de Beggar's Banquet.

lundi 18 mai 2009

Sur la platine ce soir...

Il a fait chaud dans mon lit au son de Rocco, il a fait froid sur la piste de jogging sur le bord du Canal au son du vent vent qui sifflait dans mes oreilles; on s'est empiffré de hot-dogs et de frites au souper; on a regardé tous ensemble Marley and Me, ma petite a pleuré quand Marley est mort, elle m'a frappé la main, en douceur, en me disant: "Tu vois un chien c'est génial" puis ma douce et moi on a regardé The Curious Case Of Benjamin Button, fascinés une nouvelle fois par le cinéma déjanté, différent, de David Fincher... Cherchant Montréal dans chaque scène, et la trouvant travestie en Paris, en Moscou, en New York. Curieusement, je faisais justement du repérage, exactement aux mêmes endroits, cette semaine.

Et finalement, je me suis réfugié dans mon antre. Recharger les batteries. Il est 2 heures 18, les Glassworks de Philip Glass jouent alors que j'écris ces lignes. Un de mes disques préférés, un disque que je suis venu chercher à Montréal, tout jeune, en bummant mes cours, dans un sous-sol, parce que le disque n'était pas arrivé à Québec. Je n'avais jamais entendu quelque chose de pareille à l'époque. C'était en 1982, et ce disque ne quittera jamais ma collection, quoi qu'il arrive.

Philip Glass est fascinant; d'une matière apparemment réduite à presque rien, quelques notes mille fois répétées (Glass a quelque chose du maître assis à son métier à tisser), il crée un monde cyclique qui nous happe; c'est comme regarder le cours des saisons en accéléré, au ralenti, en vision stroboscopique, c'est comme un cycle naturel dans tous ses états, et nous, les insectes pensants, nous écoutons ce cycle avec l'impression d'être dans notre élément. C'est chaud, c'est remuant, c'est étrange, c'est hypnotisant.



Dans la nuitée bleue, rien de tel que la guitare pour faire vibrer la vie au repos. J'ai mis un truc fascinant comme on n'en trouve que sur Internet. Jimi by Himself, des démos enregistrés dans l'intimité par Jimi Hendrix, en 1968, quelque part dans un hôtel de New York. Magnifiques versions acoustiques de 1983... (A Merman I Should Turn To Be), de Angel, des moments de blues, des impros tranquilles... Émouvant, quand même, d'entendre cette voix quarante ans plus tard (40!!!), cette vie fauchée. Jimi devait savoir quelque chose que tout le monde ignorait, lui qui s'enregistrait constamment, tout le long de sa météorite carrière...

Pour faire bonne mesure, j'ai mis aussi les premiers morceaux de Cry Of Love, l'album posthume, complété sûrement avec beaucoup de mélancolie et, disons-le, d'amour par Mitch Mitchell et Eddie Kramer, peu après la mort accidentelle et stupide de Hendrix. Ils ont plongé dans son travail des six mois précédent, ont complété certains trucs que désirait accomplir Jimi (les délicates percus sur le magnifique Driftin' par exemple). Sans atteindre les sommets des trois albums "officiels" du Jimi Hendrix Experience, Cry Of Love offre un aperçu intéressant de ce qui était en gestation dans l'esprit toujours en mouvement du guitariste. Certains morceaux (EZ Rider, Straight Ahead) sont tout à fait en phase avec la radio FM dont le son se dessinait à l'époque; deux blues dépouillés ponctuent l'album (My Friend, Belly Button Window); deux petits chefs d'oeuvre l'ouvrent (Freedom, Driftin'). Ce n'est pas du tout un pillage opportuniste, si vous ne connaissez pas cet album et que vous aimez Hendrix, vous vous devez de l'entendre. Il est vrai qu'il pourrait être difficile à trouver; il a été officiellement "avalé" par la compil' First Rays of the New Rising Sun maintenant.


Et pour rester dans la note bleue de la six-cordes, dans un registre plus mélanco, comme coda, sorte de chandelle sonore qui vous rend tout cire chaude, j'ai laissé les notes du Soul Lament de Kenny Burrell envahir la pièce dans l'obscurité. Kenny Burrell est un guitariste de jazz de la belle époque de Blue Note, et son disque Midnight Blue est paraît-il un de ses plus connus. La délicatesse du phrasé, la tonalité à la fois opaque et chaude, c'est de toute beauté. Si Soul Lament est mélanco à souhait et se livre en solo, le reste du disque est plus "hot" et hard: un Blue Note typique, de 1963, avec l'omni-présent Rudy van Gelder à la console, et Stanley Turrentine au sax (ténor? alto? Si c'est un ténor, il a le souffle drôlement agile), une section rythmique à trois. Mais c'est d'abord la guitare de Burrell qu'on entend, aussi distinctive qu'une voix humaine. Paraît-il que le remastering de RVG est l'une des réussites de sa série très contestée. En tout cas, la musique est belle, ne vous en privez pas.

Finalement, finissons sur un moment de grâce divine, parce que c'est beau la sueur, la souffrance, le sexe et tout ce qui nourrit le blues et ses variantes; mais de temps en temps, la beauté éthérée d'un grand morceau classique, ça nous rappelle qu'il y a paraît-il des parcelles de Dieu égarées dans notre ventre, et qui remontent jusqu'à notre cerveau. Vous connaissez des morceaux divins? Je voudrais vous en faire partager quelques-uns, mais pour l'heure (il est très tard), un seul...

C'est cet orchestrateur hallucinant au nom peu poétique de Maurice Ravel qui l'a commis: le 2e mouvement de son Concerto pour piano et orchestre. Un Adagio, évidemment. Ça commence par des notes de piano assez tristes, qui avancent doucement, délicatement, avec une sorte de grâce fatiguée,et finalement, on se dit: bon sang, que c'est triste cet air, ah la la, mais voilà que le piano part en vrille et se fond dans un tourbillon de flûtes, et hautbois et clarinettes, dans une spirale de cordes, et on reconnaît les orchestrations magiques de l'ami Ravel, et le piano se met à moduler dans cette espèce de paysage féérique, et avant d'y prendre garde, vous avez décollé, la musique vous a amené très très loin de vous-mêmes... 9 minutes absolument out-of-this-world...

C'est peut-être en la regardant jouer ce Concerto que Charles Dutoit est tombé amoureux de Martha Argerich. Pas moi qui va l'en blâmer!

Mais attention au réveil: le mouvement suivant n'a rien de doux!

jeudi 30 avril 2009

Sur la platine: Les nuits langoureuses (et tranquilles) de Diana Krall... la Passion de Jeff Buckley

Coup dur professionnel, aujourd'hui. Recherché pour ma soirée musicale: apaisement... et pourquoi pas, opulence. Dans le sens monétaire du terme.

C'était mon anniversaire dernièrement, et ma fille, avec qui je partage une passion pour Radiohead et le Robert Charlebois des années boogaloo, m'a offert deux disques, situés aux antipodes dans le spectre sonore: le dernier Malajube (Labyrinthe) sur lequel je reviendrai et le dernier... Diana Krall, appelé judicieusement Quiet Nights.

Ma fille encourage les artistes de chez nous. Elle a toujours eu le coeur à la bonne place!

Et Diane Krall encourage la vente de disques en jazz. L'ex-protégée du label montréalais Justin' Time est aujourd'hui la vedette incontestable de la pléthore des chanteuses regroupées sous le parapluie de plus en plus large et confortable du jazz. Et ce dernier disque, avec grand orchestre, ne risque pas de lui aliéner son vaste public.

Les disques de chanteur avec orchestre ne sont pas toujours des galettes reposantes. Frank Sinatra et Billie Holiday ont offert des albums déchirants (et un peu déprimants) sous cette formule; Diana, elle, nous offre de la langueur, et elle y met tout le considérable goût dont elle a hérité, sans oublier le considérable talent de ses collaborateurs et son joli timbre de voix, avec cette tessiture juste assez rauque pour suggérer qu'on a affaire à une chanteuse qui a goûté à la vie et qui sent les choses.

C'est donc plage langoureuse après plage langoureuse, des standards archi-connus, dans un écrin sonore somptueux, et cette voix qui habite chaque note, sans trop forcer, sans trop de passion, mais avec beauté, avec talent, avec goût... nuit tranquille, on vous l'a dit.

[À comparer, son album de compos avec son Costello de mari, l'excellent The Girl In The Other Room, est presque atonal, tellement on prend soin de nous lécher l'oreille dans celui-ci.]


Un bon mot pour le mixage? Allons-y: je 'suis pas un spécialiste, mais quelqu'un qui réussit à nous faire goûter la somptuosité d'un large orchestre, dans toute sa richesse harmonique, tout en préservant une intimité de chambre à coucher à la voix, sait faire son boulot. Le son est excellent, et c'est pas Doug Sax, au mastering, qui va saboter le boulot!

Un seul reproche à la sensuelle blonde de Colombie-Britannique: était-il nécessaire de nous servir une millionième version (un peu indifférente d'ailleurs) de The Girl Of Ipanema (commodément rebaptisé The Boy... z'auraient dû garder le texte orginal, ç'aurait été plus épicé) et de Quiet Nights de Jobim? On aurait apprécié un répertoire un peu plus surprenant, comme par exemple l'excellente ballade des Bee Gees première époque, How Can You Mend A Broken Heart? servi en bonus ici.




Transition maintenant... on passe à quelque chose de plus substantiel...

C'est entendu. Nous mourons tous un jour. Nous mourons tous, trop tôt. Mais lui est vraiment mort trop tôt. Quel gâchis.

Or, le jour de l'enregistrement de cet album, ce sont les promesses d'un grand avenir qui sont éternisées. Et écouter aujourd'hui Jeff Buckley chanter au Sin-É Café de New York a quelque chose de poignant.

Nous sommes en 1993. Il a 23 ans, et il roule sa bohème depuis déjà sept ou huit ans, ayant quitté le confort de la maison familiale en Californie pour se frotter à la vie de la rue. Maintenant, ayant traversé le continent, il se présente, guitare à la main, avec sa belle gueule de poète, dans tous les bouges new-yorkais, donnant deux, trois spectacles par soir, offrant sa musique, sa voix, sa vie à la bohémienne new-yorkaise, en échange d'une bière, d'un café, d'un repas chaud, d'un divan dans un loft. On croirait lire Chronicles de Bob Dylan, 30 ans plus tard. Et tout comme elle avait signé le jeune Bob Zimmerman contre toute attente en '62, permettant à un grand poète de toucher un vaste public, la compagnie de disques Columbia, ayant eu vent de ce jeune homme qui remplissait les cafés et électrisait les clients le long d'interminables concerts improvisés, signe Jeff Buckley, fils du regretté Tim Buckley, disparu prématurément après un parcours météorique dans les années '70.

Mieux encore: faisant preuve d'une intuition magnifique, désireux d'enregistrer Jeff dans son habitat naturel, Columbia détache une équipe d'enregistrement pour aller l'entendre là où il se sent le mieux: dans le minuscule Café Sin-É.

Ce sont donc deux sets au Sin-É qui sont éternisés sur cette Legacy Edition, deux CD et un court DVD en prime. Où le jeune bohème nous livre des versions "unplugged", déjà magnifiques, de ses compos qui gagneront des tonnes d'électricité dans quelques mois, lors de l'enregistrement de son unique album studio, le magnifique, l'inoubliable Grace. Et où Jeff rend hommage à ses inspirations, en les interprétant de cette voix unique, tout autant Robert Plant que Nina Simone, qui reste gravée dans les mémoires: Van Morrisson, Bob Dylan, Leonard Cohen, Led Zeppelin, Billie Holiday et bien sûr, son idole, Nina Simone...

On a le coeur gros en l'entendant évoquer sa propre mort dans "Grace"... ou monologuer sur la "vie trop courte qu'on ne doit pas laisser empoisonner par les hommes qui vivent à l'abri de leurs bureaux" avant de se lancer dans une interprétation vibrante de "Eternal Life", une de ses plus belles pièces. Et puis il chante "Calling You" de la bande sonore de Bagdad Café, et on voudrait que ça ne s'arrête jamais.

Lisez le très beau témoignage d'une amie dans les notes de pochette, reproduits ici... Vous aurez l'ambiance de l'enregistrement, qu'on a eu le bon goût de ne pas essayer de "nettoyer".



Moins de quatre ans plus tard, entre deux sessions d'enregistrement de son second album, pour faire rire les copains, il plonge dans le Mississipi, qui n'a jamais, à ce jour, rendu son corps.

RIP Jeff.