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vendredi 14 janvier 2011

MusikLeaks - The Smiths et Kate Bush

Pendant que Julian Essange et WikiLeaks défendent à leurs risques et périls le droit à la libre circulation des infos sur I'Internet et que les gouvernements et grosses corporatifs cherchent encore la parade à la danse libre qui s'y déroule, des pépites d'or musicales y circulent, plus ou moins confidentiellement, plus ou moins légalement; oeuvres retenues (contre leur gré) par des détenteurs de droits armés d'extensions légales démesurées, à 300$ ou 500$ l'heure...

Ainsi, Noël est arrivé un peu tôt cette année pour les très nombreux "complétistes" des Smiths, un des très grands groupes anglais des années '80, disparus en 1987 après 4 années d'une production frénétique, dont le rythme évoquait furieusement l'éthique des années "60, lorsque les groupes lançaient 2 albums et quelques 45-tours "qui ne se retrouvaient pas sur les albums" annuellement. Un mythique "coffret" sans cesse repoussé. comprenant "singles", "b-sides", prises alternatives, démos et "live" est régulièrement au centre de rumeurs depuis une dizaines d'années. Mais en vain: Morrissey et Johnny Marr ont vécu un divorce artistique brutal, et ce n'est pas la poursuite légale (victorieuse) du bassiste Mick Joyce contre ses anciens partenaires qui allait arranger les choses. Un remastering de leur matériel par Bill Iglot de Rhino n'aura finalement donné qu'une compilation, "The Very Best of The Smiths". Et le coffret, sans cesse remis, toujours espéré, accumule la poussière.

Jusqu'au 19 décembre dernier. Alors qu'un membre anonyme de l'entourage immédiat du groupe (plusieurs chuchotent d'ailleurs qu'il s'agit d'un membre du groupe!) et apparemment exaspéré par l'immobilisme de Johnny Marr a laissé sortir sur Internet d'excellents fichiers "lossless" réunis dans une compilation appelée Unreleased Demos & Instrumentals... on parle d'une qualité sonore tout ce qu'il a de plus professionnel, 16 pistes (y compris deux "originales") qui sont autant de pépites d'or, parfois assez proches des originales, parfois radicalement différentes (Sheila Take A Bow avec de la cithare???), et qui témoignent d'une recherche sonore fascinante. Prises directes de studio, commentaires des membres après les prises, mixages alternatifs... ce n'est pas sans rappeler la fascinante "Anthology" de John Lennon, et pour ceux qui aiment explorer le processus de création des musiciens et les oeuvres musicales sous différents éclairages, voilà un fascinant "bootleg"... Et paraît-il que ce n'est que le tiers de ce qui serait entre les mains du généreux donateur. Peut-être Johnny Marr (dont on peut entendre la céleste guitare sur certaines pièces de la bande-son d'Inception) prendra acte et lâchera-t-il un coup de fil au dandy poète Morrissey, dont la carrière solo continue d'aller bon train.

Plus d'infos ici: http://thepowerofindependenttrucking.blogspot.com/2011/01/mastered-smiths-stereo-demos-outtakes.html

Plus dur à trouver, mais à ne pas rater... le spécial de Noêl de la BBC4 de 1979 avec Kate Bush. La jeune protégée de David Gilmour n'avait que 21 ans mais était déjà une très grande star en Angleterre, grâce à ses deux premiers albums envoûtants et sensuels, The Kick Inside et Lionheart. Mais au moment de cette transmission, la jeune prodige est en pleine transformation: les mélopées "Bröntiennes" et les confidences romantiques de la jeune fille à son piano laissent maintenant place à une exploratrice sonore aussi ambitieuse que raffinée, et ce n’est pas un hasard si les très rock Violin et Wedding List et la superbe Egypt du chef d'oeuvre en gestation Never For Ever prennent une place spéciale dans ce "spécial". On sait la jeune Bush danseuse émérite; vous ne me ferez jamais avouer que c’est son côté que je préfère, même sous la torture, mais dans le genre, le petit numéro de "Them Heavy People" vous arrachera un sourire; "December Will Be Magic Again", qu'on ne trouve que sur son coffret This Woman's Work, est le rappel le plus direct à une pièce de Noël, mais miss Bush le fait à sa manière, assise au piano à queue: très belle chanson.

Mais le moment magique, pour moi, c'est l'apparition de son invité, un tout jeune Peter Gabriel (qui n'a pas 30 ans), à quelques mois du mythique Peter Gabriel (III) qui devait lui redonner sa pertinence artistique sur la scène rock mondiale... Gabriel a cette tronche tourmentée de thanatologue ou d'étudiant en philosophie qui correspond à la période la plus creuse de sa carrière, celle qui suit le très méconnu Peter Gabriel (II), produit par Robert Fripp.  Gabriel commence par reprendre le pinacle émotionnel de son premier album, la magnifique Here Comes The Flood, mais à la manière Fripp, c’est à dire avec sobriété et émotion, seul au piano, tel que vous pouvez l'entendre sur l'excellent Exposure de Fripp, et à mille lieux de la symphonique version du PG I (que Fripp qualifiait d'américaine et vulgaire en entrevue).

Plus magique encore, le moment le plus fort du spécial télévisé: en duo, une reprise d'une pièce belle et triste à pleurer, une histoire de vieux couple appelée Another Day. L'oeuvre d'un artiste de folk anglais, Roy Harper (un bon ami de Jimmy Page, comme vous le constaterez en sortant votre copie de Led Zeppelin III). Deux magnifiques interprètes, réunis pour la première fois pour un moment de grâce musical, et qui renoueront sur le Peter Gabriel (III) ("Games Without Frontiers") et So ("Don't Give Up").

Un aperçu, en basse qualité:
http://www.myspace.com/video/vid/6181309

Cette rencontre n'est sur aucun disque officiel, malheureusement. La même pièce est chantée par la superbe Elizabeth Fraser (Cocteau Twins) sur le premier This Mortal Coil. Très conseillé.

Peter Gabriel et Kate Bush seront, pendant quelques années, les deux plus fascinantes bêtes à sons de l'Angleterre, deux âmes-soeurs artistiques qui repoussent les limites de la production "studio" (The Dreaming de Kate Bush est une sidérante exploration sonore que vous devez avoir dans votre discothèque, et hâtez-vous, car tous les Kate Bush sont discontinués depuis peu).

Bref, cette pépite de la BBC, un technicien de la place aurait décidé de la faire circuler sur Internet, dans une excellente copie car le bonheur, faut bien que ça se partage, non?  En attendant que la BBC en fasse une véritable édition...

Les pièces:
Violin
Symphony in blue
Them heavy people
Here comes the flood (with Peter Gabriel)
Ran tan waltz
December will be magic again
The wedding list
Another day (with Peter Gabriel)
The man with the child in his eyes
Don’t push your foot on the heartbrake

mardi 2 juin 2009

Caféine dans le sang, JACKIE McLEAN et GENESIS sur la sono


Parfois, la musique nous met en accord avec le monde et nous apaise. La musique nous met en contact avec la beauté, l'apesanteur, la poésie et même parfois, pourquoi pas, notre âme.
Mais, comme le disait mon ami Didier à mon amie Francine, il y a très longtemps, la musique est aussi tension, énergie, rage, fantasme.

Ce soir, je filais comme si j'avais le sang gonflé de caféine et je voulais de ma musique un état de tension agressive. Pas la violence du hard-rock, du speed metal ou du punk. Mais une sorte d'éclair intellectuel et moral. Je ne voulais pas de douceur; plutôt un coup de cymbale sur la gueule.

Mais je dois penser aux autres membre de la gente humaine dans la pièce. Alors j'ai commencé raisonnablement. Du hard-bop Blue Note, mais du solide. J'ai commencé avec Jackie McLean.

Ah, le hard-bop! Avant le chaos du free jazz, mais solidement sur les rails d'une expressivité tapageuse, le hard-bop est un dernier moment de réunion du jazz avec un large public, avant que Ornette Coleman et John Coltrane poussent le genre dans ses retranchements. En 1959, Jackie McLean, un jeune alto, pousse l'expressivité de son instrument dans des zones qui ne sont pas sans rappeler le jeune Coltrane. Les connaisseurs reconnaissent McLean en deux notes, disent-ils. Il a un son tranchant, perçant presque. Il n'a pas gardé le son sinueux de son illustre prédécesseur Charlie Parker. Les temps changent. La musique devient un cri. McLean cadre bien.


Alors imaginez ça: le trompettiste Donald Byrd (expressionniste, très loin du feutre de Miles Davis ou même du son soul de Freddie Hubbard) sur le canal gauche, et ce jeune alto super-émotif sur la droite. Rudy van Gelder (qui d'autre) à la console, lui qui aime "réveiller" le son des cuivres, les rendre encore plus vifs et durs que dans la nature... la section rythmique est celle de Kind of Blue: Paul Chambers et Philly Joe Jones. Au piano, Sonny Clarke, bon, bof, on sait que le son du piano est immanquablement en retrait, presque éteint, avec Rudy. Tant pis: toute la place aux cuivres. Ça vous gicle la douleur et la force humaines. Vous en avez pour trois pièces dans cette formation, du hard bop d'excellente tenue.

Puis, soudain, changement de session et d'ensemble: pour les trois pièces suivantes s'ajoute un ténor, Tina Brooks, on remplace Byrd par Blue Mitchell et Joe Jones par Art Taylor. Et soudain, ça joue avec encore plus de force, d'originalité, de style. Sérieusement, quand j'ai mis ça en musique de fond la première fois, j'ai littéralement suspendu tout travail pour les écouter. 'Pouvait pas m'empêcher. Surtout Isle of Java. La musique devient puissamment évocatrice, ça m'a fait penser à Chet Baker et Gerry Mulligan qui faisaient des pièces comme ça, qui dévalent à toute vapeur sur des mélodies glissantes, et qui vous donnent envie de pousser à fond une voiture sur des routes perdues au crépuscule. La musique a le don de me faire dire des choses idiotes... Et pourtant, voyez, je viens de le remettre, et mon pied se met à battre et ma tête à imaginer des choses comme la liberté totale et toute la vie devant soi. Oui, c'est vif à ce point.

Maintenant, laissez-moi vous parler un moment du son. Ce disque fait partie des rééditions en 45-tours de Blue Note, masterés par Kevin Gray et Steve Hoffman. Ce que j'écoute est un needledrop du vinyle, autrement dit un transfert digital qui joue dans un Oppo; autrement dit, quelques crans de fidélité en-dessous de l'original. Ça torche tellement que c'en est ridicule. Je sais, je sais, c'est ridiculement cher aussi. 50US$ pour moins de 40 minutes de musique. Mais si vous en avez les moyens... n'attendez pas qu'il n'en reste plus et qu'ils coûtent 125$ sur e-bay.

Et pour les autres, nous aurons notre consolation car bientôt, le même titre sortira en SACD, des mêmes mains expertes, avec en prime trois titres supplémentaires de la seconde session, celle avec Tina Brooke, et paraît que ces trois "bonus" (rassemblés jadis sur un autre LP) vont compléter notre bonheur.

* * *

Vous ne me voudriez pas comme DJ. Parce que rien n'est plus contraire à l'art du DJ que la transition que j'ai faite après vers un album mythique, boursouflé, un peu raté, fascinant et énigmatique: The Lamb Lies Down On Broadway de Genesis.

Nous sommes en 1974 et le rock commence à gonfler comme une grenouille qui aurait fumé trop de ganja. C'est l'ère des albums-doubles complaisants. Dylan, les Beatles, Jimi Hendrix et les Who avaient prouvé que c'était possible, maintenant plus rien n'arrête la loghorrée: Led Zeppelin, les Rolling Stones, Yes, Elton John, les Who encore; on ne se peut plus. C'est aussi l'ère des opéras-rock, concept vaseux s'il en est un, où les rockers se prennent soudain pour de grands compositeurs, capables de soutenir de larges développements dramatiques... Ouf, tout ça n'a pas nécessairement bien vieilli, mais ça demeure des moments fascinants.

Et voilà que le groupe le plus gracieux du rock progressif britannique va s'y frotter. Mais attention: plus qu'aucun autre de ses confrères, Peter Gabriel sait et sent que le rock progressif fonce vers un mur qui se nomme insignifiance; et Gabriel est tout sauf un artiste insignifiant. Pour continuer à faire évoluer le quintette, il va leur faire prendre un stupéfiant bain de modernité; il réclame (arrache plutôt) le monopole sur les textes du prochain disque et invente l'histoire d'un jeune punk new-yorkais, Rael, sorte d'émule échappé d'Orange mécanique assoiffé de violence et de sexe. Les grandes envolée instrumentales du groupe sont réduites à leur plus simple expression: les pièces sont courtes et ramassées. Le son si poli du groupe devient sec, grinçant; la voix de Gabriel elle-même subit un traitement sonore qui la rend particulièrement agressive et sèche, l'Enossification (Brian Eno, dont l'influence est en train d'immerger l'ensemble du art-rock anglais). À l'image de la pochette, radicalement différente des précédentes, le groupe passe des prairies anglaises et des mythes et légendes colorées au bitume et au noir et blanc. Fascinant.

Le double-disque grince, agresse, crie, fonce à tombeau ouvert; les accalmies (Carpet Crawlers, Anyway, The Lamia) deviennent de vraies bouffées d'oxygène dans ce monde conscrit. La sauce ne prend pas toujours. Certains passages révèlent un véritable inconfort. A-t-on jamais entendu Steve Hackett sonner aussi peu à son aise que dans son solo du par ailleurs excellent The Lamia? Lorsque le groupe se lance dans l'instrumental déconstruit (le fascinant The Waiting Room), on comprend qu'ils ne menaceront pas de sitôt Pink Floyd: on est loin d'Echoes! Tony Banks semble parfois chercher son équilibre et est souvent platement narratif. Gabriel cherche un son qu'il trouvera plus tard avec Fripp dans Peter Gabriel II, comme sur The Chamber of 32 Doors.

Et puis tout à coup, les éléments tombent en place, les colorations de Hackett et de Banks s'accordent au narratif (Fly on a Windshield, In The Cage, Hariless Heart, Carpet Crawlers, The Light Dies Down On Broadway). On tient quelque chose! Sans oublier le chef d'oeuvre de ce disque, un morceau qui le résume parfaitement et qui doit son punch au flair pop de Mike Rutherford qui l'a composé: Back in NYC.

Probable qu'aucun disque de Genesis n'a un son aussi peu plaisant. Mais pour le groupe, et Gabriel en particulier, c'était un statement important. On pourra toujours rêver de ce que Jodorowky aurait fait en film de ce délire urbain, projet malheureusement oublié!

Dans les mois qui suivront, le gouffre entre Gabriel et ses partenaires ne cessera de se creuser. Le groupe ne se couvrira pas d'honneur en reprochant à Gabriel, nouveau père, de se préoccuper trop de sa petite fille gravement malade. Genesis, endetté et à bout de souffle, se scinde. Le divorce permettra à Genesis d'opérer une retraite ordonnée vers ses acquis passés; il permettra aussi à l'archange Gabriel d'explorer des univers infiniment plus féconds que ceux du progressif symphonique qui, déjà, se mord la queue. Fripp et lui auront donné à la fin de la décennie une poussée décisive vers un rock plus moderne. Ils échapperont à l'insignifiance qui les guettait.

Alors, peut-être que The Lamb Lies Down (que personnellement j'abandonne toujours avant la fin) a quelque chose d'un peu croche et raté. Peut-être qu'il a sur les nerfs l'effet d'un café filtre un peu trop bouilli. Mais il a amorcé pour Gabriel un cycle fécond. Et il aura cassé le moule.

jeudi 14 décembre 2006

Sur la platine: In the Court of the Crimson King



Sur la platine...

"I Talk To The Wind"
et "Epitah", deux merveilleux moments de l'album fondateur du rock progressif par un de mes 5 groupes préférés: King Crimson.

Version du coffret "Frame By Frame", effort héroïque fait en 1993 pour restituer toute la dynamique de l'album orginal.

Paraît-il que Fripp a remasteré l'album il y a deux ou trois ans à partir des bandes maîtresses originales, longtemps disparues, et que cette version est la version définitive.

Jusqu'à ce qu'on entende le pressing japonais de 2006, sur JVC Japan, avec pochette mini-LP et obi strip (paraît aussi que les obi strips sont recherchés par les collectionneurs.... allez savoir!). Et qui dépasserait en reproduction sonore et l'édition "Frame By Frame", et l'édition "30th Anniversary" de Casroline Records, et l'édition du label de Fripp, Discipline Global.

Près de 50$ chez Amazon, mais on verra bien sur E-Bay...

"In The Court" et "Red" sont deux albums-phares indispensables à toute collection.
Avec tout le respect que je dois à Genesis, un de mes groupes préférés, il est frappant de constater que le "rock-progressif-symphonique-coloré-par-le-Mellotron" a été inventé et a culminé dans un album de King Crimson paru en 1969 ("Nursery Cryme" ne paraîtra que deux ans plus tard) et que le "rock-progressif-dur-tendu-urbain" vers lequel tendait Gabriel sur "The Lamb Lies Down" culminait de manière inégalable sur "Red", paru la même année.

Les trajectoires de Fripp et de Gabriel allaient se rencontrer quelque part en 1978. Fripp, trouvant que la production du 1er Gabriel était "vulgaire" (production du Canadien Bob Ezrin, qui déjà mettait en scène Alice Cooper et qui devait faire "The Wall" avec Pink Floyd par la suite), lui offrit un son dépouillé, sec et mordant pour son "II", un album qui ne fut néanmoins pas populaire, et qui ne ressemble à aucun autre album de Gabriel. (Sa voix, en particulier, y est, disons, difficile, un peu comme sur "The Lamb Lies Down"). Parallèlement, Fripp travaillait sur "Exposure": un chef-d'oeuvre de rock moderne, où il se permet même d'offrir à Gabriel l'occasion de ré-enregistrer "Here Comes The Flood", que Ezrin avait enseveli (joliment d'ailleurs) d'un écrin symphonique. La version Fripp montre qu'en matière d'émotions, la retenue frappe plus fort que la surenchère.