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lundi 21 décembre 2009

La fabrication d'un protest singer...

ou comment Bertold Brecht a changé la vie de Bob Dylan...



Bertold Brecht et Kurt Weill, expatriés du nazisme
 
Passionnantes Chronicles de Bob Dylan... dans lequel Dylan, raconte, avec son style si puissamment imagé, la naissance de son style, ses influences, l'empreinte durable d'un Woodie Guthrie, d'un Robert Johnson... ses premières années à Greenwich, ses nuits de coach surfer, la quête d'engagements; puis, fast-forward, 25 ans plus tard, un Dylan célèbre mais désenchanté, l'épuisement de l'inspiration, la panne sèche, le dégoût, l'impuissance créatrice, jusqu'à sa rencontre avec un Shaman canadien-français (Daniel Lanois) qui accouchera de son phénix artistique, Oh Mercy.




Mais peut-être la section la plus révélatrice est la dernière du livre, qui nous le présente, jeune morveux ambitieux du nord du Minnesota, pays dur, austère, où la gauche et les syndicats sont particulièrement dynamiques ( visionnez l'excellent North Country avec Charleze Theron pour vous faire une idée). Le jeune folk-singer qui débarque à New York et qui se forge une identité: interprète pur et dur de Guthrie, folk-singer pénétré d'idéaux socialistes. Dylan, qui découvre la Grosse Pomme et qui, sous l'influence de sa petite amie du moment, fréquente les théâtres... et assiste, tétanisé, au Three-Penny Opera de Bertold Brecht et Kurt Weill, une oeuvre de 1928...

Dylan, qui se passera en boucle le vinyle de Pirate Jenny dans les semaines qui suivent... Les mots de Brecht, la musique de Kurt Weill, les expatriés du nazisme, qui viennent libérer, par la violence de leurs sentiments, leur âpre réalité et leur imaginaire débridé, la plume du jeune Zimmerman...

Et qui est Pirate Jenny? Jenny, pauvre hère, qui fait les lits d'un hôtel de passe miteux, en échange de quelques pennys... méprisée, miteuse... mais qui la nuit, à sa fenêtre d'hôtel, sourit en regardant le port, et les bourgeois qui se demandent ce qu'a cette va-nu-pieds, à sourire de la sorte...

Jenny, à qui on amène des bourgeois enchaînés la nuit, en lui demandant: Le tuons-nous maintenant ou plus tard?

Et Jenny, de répondre d'une voix froide, glaciale: RIGHT NOW.



Écoutez la version live de Nina Simone, de 1964. Ça pourrait vous filer des cauchemars... Brrr..

(Essayez d'imaginer une de nos divas à voix interpréter un tel texte aujourd'hui... sigh)

samedi 10 mai 2008

Sur la platine... acquisitions récentes... Nina Simone...


Nina Simone. Le nom évoque une musique noire, noire dans l'âme, noire tristesse, noir combat. Difficile d'imaginer Nina Simone souriante tant sa musique évoque le blues, le delta du Mississipi, le combat pour les droits civiques... La première fois que j'ai entendu Nina Simone, c'est en français... dans un magnifique clip de Denis Villeneuve, dans la regrettée Course autour du monde de Radio-Canada. Denis, qui n'en est pas à un flash génial près, avait retracé, quelque part en Afrique, la femme à qui était destiné la plus déchirante chanson d'amour de tous les temps, Ne me quitte pas de Jacques Brel; pour accompagner son clip, Denis avait choisi, non pas la version archi-connue du compositeur, mais la déchirante interprétation de la grande Nina Simone, sa voix de contralto émergeant du silence avec cette force passionnée qui fait presque peur, tant elle porte intensément sa force de vivre.

Nina Simone, donc... Une carrière tumultueuse. Une descendante directe de Billie Holiday, peut-être, mais avec le talent musical et la tessiture sombre de Sarah Vaughn... c'est aussi dans sa musique, ses conceptions musicales et son sens de l'ambiance que Cassandra Wilson puise sa source.

Nina était une pianiste accomplie, et on s'en rend immédiatement compte en écoutant son tout premier CD, Little Girl Blue, sur étiquette Bethleem. Elle relaie même sa voix d'une fugue jazzée sur une des pièces. C'est ce qui joue en ce moment sur ma platine: versatile, allumée, mais déjà cette voix chocolat. Elle n'a que 24 ans, et déjà, tout est là, y compris cette manière derendre chaque interprétation vraiment sienne! Moins une patine de souffrance, une chape de plomb qui va la faire ployer plus tard. C'est peut-être ce qui rend ce disque si agréable à l'écoute: c'est toute la densité de Nina Simone, mais avec de la lumière. C'est un excellent enregistrement en trio, 1957, stéréo, avec un son immédiat et plein. La légende veut que le vinyle mono Bethleem (PAS la réédition des années '80) soit la plus belle version, soniquement parlant.

Nina enchaine ensuite avec une série d'albums pour le label Colpix. J'ai trouvé sur E-Bay, pour 12$, cette excellente compilation: The Nina Simone Collection 1959-1964 (Colpix Label)... 9 albums de représentés, 38 pièces, dont un grand nombre de "live" en trio; le style Nina Simone s'affirme, tant dans sa voix que dans son choix de matériel. La palette de Nina a toujours été très large: showtunes de Broadway, standards jazz, blues traditionnels, pop songs. Mais durant les Colpix years, il y a un point d'équilibre, avec peut-être une dose supplémentaire de blues, qui rend ces années très cohérentes et riches. Tranquillement, ses convictions politiques, les combats pour l'équité viennent colorer le message, et peut-être assombrir la messagère. Mais de temps en temps, une pièce lumineuse avec cordes ("Tomorrow") arrive, ou une showtune qui semble tirée d'un western ringard ("Chilly Winds Don't Blow") nous rappellent la grande versatilité de l'artiste. Mais c'est quand même les blues dépouillés qui nous prennent le plus aux tripes. Excellent voyage à travers des années riches où la musique pop, le jazz et le blues cohabitaient facilement.

La suite, c'est la période classique de Nina Simone, les années Phillips. C'est la grande période des grands classiques inoubliables qui ont marqué les interprètes futurs: Ne me quitte pas, I Loves You Porgy, Strange Fruit (de Billie Holiday), Lilac Wine (repris par Jeff Buckley 30 ans plus tard), Don't Let Me Be Misunderstood, Wild Is The Wind (repris par Bowie), I Put A Spell On You (scary!). Ce sont des albums fantastiques dans des années intenses de combats civiques, les grandes années de l'Amérique tiraillée entre les idéaux de ses grands leaders (Kennedy, Luther King) et les forces obscures et républicaines. Nina Simone est à son sommet absolu, et l'achat obligatoire, c'est le coffret Four Women: The Nina Simone Phillips Recordings (35$ chez CD Universe), qui comprend intégralement les 7 ou 8 albums de cette période, dans un excellent remastering.

Mais je n'ai toujours pas ce coffret, et en attendant, je me rabat sur cette compilation bien connue, The Best Of Nina Simone, qui est sans doute la meilleure introduction à Simone pour le novice, et qui ne vous coûtera même pas 10$.

On enchaîne sur une autre compilation double, The Very Best of Nina Simone - Sugar In My Bowl (1967-1972). Cette fois, votre humble audiophile doit admettre que la magie cesse d'opérer. L'excellent et le médiocre se suivent de près durant cette période, où, apparemment, Nina étend un peu trop ses ailes et commence à perdre de l'altitude. La direction musicale devient moins claire à force de s'éparpiller dans tous les sens. Dylan, les Beatles, Cohen s'ajoutent à ses interprétations, mais la greffe prend moins. Peut-être qu'au fil des écoutes je découvrirai des perles cachées, une subtilité musicale qui m'échappe pour le moment. Mais dans ce déluge de Nina que j'ai acquis récemment, c'est l'item qui reste bien sagement dans sa place dans la discothèque... pour le moment.


Nina Simone. Tout dépend de ce qui fait votre plaisir, en musique, de votre conception personnelle de ce qu'est un plaisir musical. Mais dans un monde de chanteuses athlétiques qui voient la musique comme une compétition sportive, des chanteuses comme Nina Simone sont nécessaires pour nous rappeler qu'il y a aussi une lignée de chanteuses racée qui avaient quelque chose à dire, esthétiquement, spirituellement, politiquement. Au royaume du divertissement et du prêt-à-jeter, il est encore possible de trouver un sens à la musique.

Nina Simone est décédée le jour de mes 39 ans, en 2003.