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dimanche 3 janvier 2010

Blue In Green... les joies du serveur musical...

Le serveur musical a probablement déjà tué le "mix tape", et bientôt on comptera probablement le lecteur CD parmi ses victimes... Mais difficile de nier le plaisir d'avoir toute sa collection (et même plus chez les moins scrupuleux!) accessible en tout temps, et de créer entre ses disques des ponts musicaux, des transitions, des alliances, des jeux de force, des progressions, des apothéoses, des épilogues. Malgré la destruction presque totale de l'art de la programmation musicale radiophonique par les forces virales du commerce, nous pouvons faire survivre encore le plaisir musical du mélomane, sous sa forme la plus libre... Et je me permet de vous faire partager mon "mix tape" virtuel de la soirée, en cette nuit froide du début d'une décade qui devrait apporter des bouleversements immenses dans le monde musical. Et dans chacune de nos vies, parce que dix ans, c'est une éternité!


1- D'emblée, une pièce qui vous ouvre l'âme ou qui est, comme le chante Dylan, like a corkscrew to my heart ... le Soul Lament de Kenny Burrell, sur son populaire Midnight Blue... juste une guitare, 160 secondes d'une mélopée de l'âme, fragiles arpèges, bleu pétrole dirait bashung..

2- Pour rester avec Burrell et sa sonorité magnifique, mais ajouter une autre voix qui dit le blues avec une force généreuse, un duo John Coltrane et Kenny Burrell de 1958, Why I Was Born... Un morceau surprenant de délicatesse, une conversation intime entre deux géants qui ne le sont pas encore, et une rare (sinon unique?) occasion d'entendre Coltrane accompagné seulement par une guitare.

3- On monte le tempo et la chaleur, et on avance de quelques mois... c'est le fameux groupe de Miles Davis, mais sans son charismatique leader, qui est réuni à Chicago pour des spectacles, et si la session est créditée à l'alto Julian Cannonball Adderley, pas de doute que Trane y a mis tout son coeur. Cannonball Adderley Quintet In Chicago comprend d'ailleurs deux compos de Coltrane, et j'écoute ma préférée, Grand Central, un titre parfait, assis entre hard-bop et blues, qui permet à Adderley et Trane d'échanger des solis caractéristiques. Wynton Kelly tient le piano, pour ceux qui se le demandent.

4- Cette fois, les méninges roulent à plein, je veux de l'énergie et je spinne pour la première fois l'incandescente performance live du fameux So What en Hollande en avril 1960... Miles, bien sûr, et Kelly, Chambers et Cobb à la rythmique, mais ce qui retient d'abord l'attention, c'est le solo déjanté de Coltrane, visiblement prêt à quitter le groupe et qui a déjà Giant Steps derrière la cravate, et la batterie propulsive de Cobb qui pousse le groupe de ses brusques ruades... Enregistrement mono de qualité quelconque, mais quelle performance! 17 minutes à haut niveau d'octane!

5- On revient peu à peu vers le but de l'exercice: Blue In Green, le titre-pivot sur l'historique Kind Of Blue, la compo de Bill Evans qui sépare l'oeuvre en deux et ferme la face A (pour ceux qui se rappellent leurs éditions vinyle) avant la splendeur de la face B. Mais d'abord, une interprétation éclatée, vibrante et passionnante, qu'on retrouve sur cet étrange OVNI faisant se rencontrer la fusion la plus rock et les instruments indiens, Miles In India... Guitares électriques (Mike Stern), trompette (Wallace Roney), piano bien sûr, sanragi et voix indiennes, et Jimmy Cobb, toujours vaillant, à la batterie... 13 minutes d'un voyage à travers des notes bien connues dans un enrobage complètement inédit...



6 - Maintenant, la version classique, archi-connue, avec en prélude des fragments de studios (prises 1 et 2) ajoutés sur l'édition 50e anniversaire de Kind of Blue... la fameuse intro de Bill Evans, exactement la même que celle utilisée par le pianiste en ouverture de l'excellent Chet de Chet Baker, sur Alone Together, et qui maintenant sera développée dans sa version finale par Davis et Evans (Davis qui, d'ailleurs, s'arrogera tous les crédits de compo sur la pièce, avec l'assentiment du pacifique Evans, plus sur cela plus tard!)... Combien de fois peut-on réécouter cette pièce sans s'en lasser? Est-ce Cannonball ou Trane qui a le privilège de souffler un solo entre Evans et Davis? Je ne le sais même pas, et je m'en fous... Tellement beau...

7- Mais on ne s'arrêtera pas sur une conclusion si prévisible... Cassandra Wilson, cette prêtresse vaudou des notes, s'est prêtée au jeu de mettre en mots la fameuse compo sur son inégal Travelling Miles... et elle en a tiré un joyau d'une beauté lumineuse... Et le son, les amis! La mandoline de Kevin Bret qui caresse la progression d 'accords, et un solo typiquement beau à brailler de Pat Metheny, et la basse acoustique de Dave Holland qui fait battre le coeur subtil de la mélodie, volant la vedette au piano... Miss Wilson a toujours eu le don de faire vivre des classiques dans de nouvelles couleurs, ocres, terreuses... Mon coup de coeur, mon interprétation préférée...

8- Et on finit avec l'interprétation de Bill Evans lui-même, sur un des deux disques studio de son fameux trio avec La Faro et Motian. Portrait In Jazz présente deux versions, du moins sur mon SACD: une version bonus mono où Evans mène une cavale un peu trop rapide dans son solo, ce qui nous laisse un peu en déséquilibre; et finalement la version retenue, qui clôt le disque, et où LaFaro et lui entrent en télépathie et réussissent à transfuser la mélodie avec une énergie surprenante... avant de clore avec une douceur interrogative, sans résoudre la mélodie...

Maintenant, quant à savoir pourquoi Miles Davis s'est arrogé seul le crédit d'une pièce que tous attribuent a posteriori à Bill Evans, de même que de Flamenco Sketches, qui s'ouvre sur une citation facilement reconnaissable du Peace Piece du même Bill Evans, que dire sinon que le charismatique leader était le chef d'orchestre incontestable d'un disque dont l'unité et la beauté esthétiques en font un joyau de la culture pop... et que les Evans, Cannoball et Trane étaient à son service comme les apprentis prêtaient, sans attendre de reconnaissance, leurs talents aux maîtres peintres de la Renaissance! Ou alors on peut croire les mots de George Early cités dans le livret de l'édition 50e anniversaire de Kind Of Blue:
Davis had the three instincts necessary for genius; he was an opportunist; he was not afraid of talented people, even if, in some particular area, they were more talented than he; and he had supreme confidence in his ability to make anything he'd try work..."
Quoi qu'il en soit... Blue In Green... chef d'oeuvre minimaliste du jazz... merci Bill Evans... et merci Miles...

samedi 24 octobre 2009

Sur la platine: le chaleureux Cannonball, le splendide LaFaro, les époustouflants Bad Plus

L'automne, n'est-ce pas, lorsqu'il se fait froid, venteux et pluvieux, nous fait retraiter dans nos tanières. Le ciel gris, le bitume battu par les tombes d'eau... Nos fatigues et nos exaspérations sont comme des nuages gorgés d'hivers en devenir. On se sent partie d'un ciel indifférencié. Le H1N1 s'insinue dans nos bronches. Non, la vie n'est pas toujours une rigolade.

Alors, comme antidote, on recherche une expression généreuse, torride, voire emportée de l'âme humaine. On recherche la vigueur du geste artistique, la puissance expressive. Parce qu'on a beau se culpabiliser comme espèce biologique, on dira ce qu'on voudra, mais l'être humain laisse derrière de saprés belles ruines.
Alors, ce soir, pour une séance tardive de musique dans l'automne frigorifiée, j'ai privilégié le "live" dans sa forme la plus expressive: le jazz...



En commençant par cet océan de hard-bop qu'est Julian Cannonball Adderley, surtout connu pour être l'alto de l'immense Kind Of Blue, et le leader du presque aussi célèbre Something Else. La carrière de Cannonball comme leader d'un quintette est partie sur les chapeaux de roues avec The Cannonball Adderley Quintet in San Francisco, un des gros titres de cette immense année (1959), sans doute la plus chargée de grands titres de l'histoire du jazz. Gros titre qu'il me reste encore à découvrir (et quel plaisir de savoir que tant de disques restent vierges de toute écoute)... mais en attendant, au hasard d'une pérégrination sur E-Bay, j'ai acheté un "live" pratiquement aussi prisé des critiques: le Cannonball Adderley Sextet in New York, de 1961, enregistré au célèbre Village Vanguard, et qui marque l'arrivée dans la formation du multi-instrumentiste et rugueux ténor Yusef Lateef et d'un pianiste autrichien qui allait connaître la gloire en fondant Weather Report: Joe Zawinful.

La personnalité attachante de Cannonball ne s'exprime pas que dans son jeu suave et funk. Dès l'ouverture du set, il fait remarquer qu'on est hip ou on ne l'est pas, que ça ne s'acquiert pas, et que c'est peut-être à cause de cette absence de facteur hip qu'il n'avait jamais enregistré de live à New York... jusqu'à ce soir du 12 janvier 1962. Marrant, mais sérieux: le Cannonball Sextet, éclectique et puissant, fait dans le hard-bop musclé, comme les Jazz Messengers de Art Blakey, mais la présence de Lateef (ténor, flûte, hautbois) ajoute à la formation un supplément d'âme et de folie et permet aux cuivres une puissance à l'unisson qui rendent le concert particulièrement intéressant. Deux compos de Lateef (dans le groupe depuis seulement trois semaines) occupent près de 15 minutes de disque, dont le sensuel et sinueux Syn-anthesia; Zawinful contribue un blues très réussi (Scotch and Water) et le set passe à la vitesse de l'éclair.

Le son de mon édition OJC est assez ordinaire; peut-être que l'édition Keepnews Collection améliore les choses. Ce n'est pas un obstacle au plaisir, mais on aimerait sentir le son puissant de l'orchestre nous traverser un peu plus l'épiderme.


Pour passer à un registre peut-être plus "profond", mais sans quitter l'enceinte du Vanguard, j'ai spinné l'éternel Sunday At The Village Vanguard du Bill Evans Trio. Pour cette écoute, j'ai emprunté l'édition XRCD masteré par Alan Yoshida... et j'ai goûté plus que jamais la magnificence de la contrebasse de Scott LaFaro, à la tonalité riche et chocolatée, textures de bois sombre, et tant pis si mes comparatifs vinicoles n'ont aucune espèce de sens. Tout a été dit sur l'aura dramatique de ce set, le dernier du Trio avant que LaFaro ne se tue en voiture... Evans, inconsolable, qui abandonne la formule du trio pour des mois, non sans compiler cet extraordinaire album, en hommage à son explosif contrebassiste.

Je ne suis pas plus connaisseur qu'un autre; souvent, les contrebassistes m'indiffèrent malgré mes prétentions à la mélomanie mégalomane. Je veux qu'ils me disent quand taper du pied et c'est tout. Mais pas cette fois... pas ce soir en tout cas. L'échange entre le poète Evans et cet esthète flamboyant qu'est LaFaro est télépathique au plus haut point, et tout ça enrobé dans l'écrin des balais de Motian. Par moments, comme juste avant le solo du contrebassiste dans My Man's Gone Now, il remplit notre oreille de lignes si parfaites, qui font un si superbe contrepoint au pianiste, qu'on comprend à quel point celui-ci s'est senti déserté d'une partie de son être musical. Solar, de Miles, est l'occasion d'un échange plus musclé et permet à Motian de se délier les bras: écouter son soli, c'est un tel plaisir d'intelligence, de raffinement, un jeu si réussi de tonalités que n'importe quel batteur prog-rock doit se sentir rustre après. Et quel final que la compo de LaFaro, la brève, délicate, contemplative Jade Vision. Une fin parfaite... une épitaphe troublante.



Comment ajouter autre chose? J'ai mis au final une découverte récente: The Bad Plus et le dernier morceau du disque qui les a fait exploser sur la scène jazz: These Are The Vistas. Ce titre, Silence Is The Question, est un 8 minutes stupéfiant d'un trio jazz que je pensais iconoclaste, mais qui a un coeur immense. Projetant curieusement (et peut-être pas à son avantage) une image stéréo similaire à celle du concert de Evans de 1962 (piano dans un canal, contrebasse dans l'autre, la batterie au centre), Silence est une sorte d'envolée passionnée du pianiste Ethan Iverson, qui, après un début élégiaque, bien supporté par la contrebasse ronde et chaude du compositeur du titre, Reid Anderson, se lance dans une envolée de plus en plus émotive, puissante, emportée; par moment, une sorte de polyphonie fugale à la Jean Sebastien Bach nous emporte dans sa mécanique complexe; au final, la batterie de David King se déchaîne et le pianiste, lui, a quitté les zones équilibrées de la fugue et laisse éclater un lyrisme qu'un critique a judicieusement associé à Rachmaninov. C'est époustouflant, et en cette ère de cynisme, ça fait du bien d'entendre quelque chose qui sort autant des tripes; Brad Mehldau a dû sentir l'hommage en filigrane.

Inutile, après, d'en rajouter. On ferme la sono et on laisse les sédiments nous nourrir l'intérieur en lisant quelque chose de relevé. Du Romain Gary, genre, justement, dont je lis l'Angoisse du Roi Salomon. Excellent jazz, qui plus qu'aucune musique à mon avis, nourrit l'humain chez l'humain.

vendredi 23 janvier 2009

Sur la platine: Cannonball Adderley & Miles Davis - Something Else


Est-ce que musique peut être meilleure que celle qui se trouve sur cette galette? Si vous commencez votre exploration du jazz et que vous venez d'épuiser temporairement les joies de votre copie de Kind of Blue et que vous cherchez des riffs frais, ce disque est INDISPENSABLE et complètement jouissif. En plus, c'est un cousin par la fesse gauche, d'un an son aîné, de l'historique session du Miles Davis Quintet, alors que se retrouvent le temps de six titres Davis et son saxo alto Julian Cannonball Adderley, qui est d'ailleurs crédité de leader sur cette session. Nonobstant du crédit, qui est probablement une question contractuelle, tous les amateurs de Davis, de son phrasé de porcelaine, de ses arrangements cool jazz goûteront chaque minute de ces interprétations, qui sonnent tout à fait comme du vintage Miles Davis.

Bon, peut-être Hank Jones n'a pas, au piano, cette intemporalité poétique de Bill Evans sur Kind of Blue mais la présence de Art Blakey, à la batterie, assure un swing chaud et chaleureux. Quant à Adderley et Davis, ils sont la braise et l'éclair; leur jeu est si complémentaire que Coltrane ne nous manque pas; sa passion presque mystique aurait dépareillé sur ces arrangements qui ont quelque chose d'indéniablement chaud, grâce peut-être au tempérament généreux de Cannonball.



Les grands moments ne manquent pas: l'arrangement des "Feuilles d'automne", le solo de Cannonball sur "Love For Sale", le très expressif solo de Miles Davis sur One For Daddy-O, ou le jeu à l'unisson de Davis et Adderley sur Alison's Uncle (qui m'a rappelé par son côté coulant Gerry Mulligan et Chet Baker dévalant des arpèges). L'enregistrement est de l'omnipérsent Van Gelder.

Tiens, et si vous voulez une expérience audiophile (et connaître les vertus d'un bon mastering): placez-vous en "close field listening" et obtenez une copie de l'édition Mobile Fidelity: après avoir goûté le plaisir d'une prestation "live", à quelques pas de vous, changez pour l'édition "normale" de Blue Note, de Ron McMaster, très facile à trouver, et repassez la dernière piste. On se gratte la tête en constatant que soudainement: la scène des musiciens a rapetissé de quelques pieds de largeur, Davis et Adderley ont reculé de quelques pas, et tout le monde joue derrière une sorte de voile. Pas que ce soit, en soi, une mauvaise version; mais après la version Mofi, impossible de revenir à l'arrière. Trouver un bon mastering demeure le "upgrade" le moins coûteux que l'on puise faire au son (après avoir trouvé le "sweet spot", bien sûr).