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mardi 22 juin 2010

food time... play time... monk time...

Ah, comment résister à la musique de Sphere? Je me le demande. Je suis là, avachi dans un sofa, plus mort que vif, à laisser du cool-jazz m'achever dans la nuit tombante … je pousse la curiosité à démarrer Monk's Music, un opus Riverside de 1957 que je n'ai jamais écouté (j'ai rassemblé sur un DVD-A plusieurs disques à écouter)… et, tout en regardant la réjouissante pochette de Monk dans un traîneau rouge d'enfant,  voilà que soudain, au détour d'une syncope, d'un heurt mélodique, d'un jeu harmonique, d'une réfraction inattendue, mes synapses s'éveillent, commencent à investiguer, à en redemander… food time... play time... monk time...

Monk, c'est un peu le Stravinsky du jazz… une sorte de savant dingue tout en allusions cubiques, en jeux rythmiques, en détours surprenants. Comme Stravinsky, il pouvait écrire des thèmes inoubliables sans même forcer son talent (Round Midnight, ça vous dit quelque chose?). Mais comme Stravinsky, il n'aimait rien autant que de tordre les géniales mélodies qu'il avait dans la tête, de les swinger, leur donner une vie inattendue. Stravinsky est sauvage, Monk est naïf… Il s'amuse et crée des tableaux modernes, piquants qui, pour les musiciens, doivent être un terrain de jeu hilarant.

Faut écouter cet album exceptionnel, qui s'ouvre sur un hymne à quatre cuivres (2 ténors, 1 alto, 1 trompette) avant que l'on plonge dans une de ces mélodies inoubliables dont il a le secret: Well You Needn't. Et là, c'est 11 minutes de pur régal, avec un Art Blakey toujours aussi tribalement trippatif à la batterie (écouter le solo!), et un John Coltrane en pleine désyntox de Miles, et dont les solis denses  semblent si bien s'accorder avec la légèreté de Monk. Un régal!

Et puis, dès la pièce suivante, l'étendue débile du talent de Monk nous est donnée: il offre à Papy Coleman Hawkins, le père du swing au ténor, un beau thème langoureux où la tendresse virile du Hawk s'exprime (Ruby My Dear)… C'est pas beau à entendre ça?  Le grand prêtre de la révolution bop qui offre à un des vétérans de l'âge classique du jazz l'occasion d'exprimer tout son talent parmi ces jeunes morveux. Et dès la suivante, on retourne en syncope Monkienne, avec un Off Minor passionnant, avec une trompette (celle de Ray Copeland) qui joue avec le rythme et ne cesse de triturer le thème pour le rendre plus irradiant…

Epistrophy, qui suit et qui a droit au même développement complet que Well You Needn't, permet de nouveau de se rendre compte à quel point le très intense Coltrane, le très tribal Blakey et le très cérébral Monk se complétaient bien. Pas que les autres soient des bûcheux, mais ces trois-là ont entre eux une sorte de complémentarité émotionnelle jubilatoire. Normalement, j'aime pas beaucoup les solos de batterie. mais Blakey est tout simplement irrésistible.

Crépuscule with Nellie, qui clôt l'album, est une autre de ces ballades magiques de Monk, selon un art mélodique étrange et séducteur qui est disparu avec lui.

Ah, Monk… on ne te fréquente jamais assez! 30 minutes qui ne cessent de nous surprendre, et qui n'ont pas vieilli.
(et pour notre grand bonheur, ce n'est pas un enregistrement de Rudy van Gelder, plutôt de Jack Higgins… ce qui signifie que le piano de Monk sonne comme un piano! La batterie aussi semble particulièrement bien enregistrée...)

dimanche 3 janvier 2010

Blue In Green... les joies du serveur musical...

Le serveur musical a probablement déjà tué le "mix tape", et bientôt on comptera probablement le lecteur CD parmi ses victimes... Mais difficile de nier le plaisir d'avoir toute sa collection (et même plus chez les moins scrupuleux!) accessible en tout temps, et de créer entre ses disques des ponts musicaux, des transitions, des alliances, des jeux de force, des progressions, des apothéoses, des épilogues. Malgré la destruction presque totale de l'art de la programmation musicale radiophonique par les forces virales du commerce, nous pouvons faire survivre encore le plaisir musical du mélomane, sous sa forme la plus libre... Et je me permet de vous faire partager mon "mix tape" virtuel de la soirée, en cette nuit froide du début d'une décade qui devrait apporter des bouleversements immenses dans le monde musical. Et dans chacune de nos vies, parce que dix ans, c'est une éternité!


1- D'emblée, une pièce qui vous ouvre l'âme ou qui est, comme le chante Dylan, like a corkscrew to my heart ... le Soul Lament de Kenny Burrell, sur son populaire Midnight Blue... juste une guitare, 160 secondes d'une mélopée de l'âme, fragiles arpèges, bleu pétrole dirait bashung..

2- Pour rester avec Burrell et sa sonorité magnifique, mais ajouter une autre voix qui dit le blues avec une force généreuse, un duo John Coltrane et Kenny Burrell de 1958, Why I Was Born... Un morceau surprenant de délicatesse, une conversation intime entre deux géants qui ne le sont pas encore, et une rare (sinon unique?) occasion d'entendre Coltrane accompagné seulement par une guitare.

3- On monte le tempo et la chaleur, et on avance de quelques mois... c'est le fameux groupe de Miles Davis, mais sans son charismatique leader, qui est réuni à Chicago pour des spectacles, et si la session est créditée à l'alto Julian Cannonball Adderley, pas de doute que Trane y a mis tout son coeur. Cannonball Adderley Quintet In Chicago comprend d'ailleurs deux compos de Coltrane, et j'écoute ma préférée, Grand Central, un titre parfait, assis entre hard-bop et blues, qui permet à Adderley et Trane d'échanger des solis caractéristiques. Wynton Kelly tient le piano, pour ceux qui se le demandent.

4- Cette fois, les méninges roulent à plein, je veux de l'énergie et je spinne pour la première fois l'incandescente performance live du fameux So What en Hollande en avril 1960... Miles, bien sûr, et Kelly, Chambers et Cobb à la rythmique, mais ce qui retient d'abord l'attention, c'est le solo déjanté de Coltrane, visiblement prêt à quitter le groupe et qui a déjà Giant Steps derrière la cravate, et la batterie propulsive de Cobb qui pousse le groupe de ses brusques ruades... Enregistrement mono de qualité quelconque, mais quelle performance! 17 minutes à haut niveau d'octane!

5- On revient peu à peu vers le but de l'exercice: Blue In Green, le titre-pivot sur l'historique Kind Of Blue, la compo de Bill Evans qui sépare l'oeuvre en deux et ferme la face A (pour ceux qui se rappellent leurs éditions vinyle) avant la splendeur de la face B. Mais d'abord, une interprétation éclatée, vibrante et passionnante, qu'on retrouve sur cet étrange OVNI faisant se rencontrer la fusion la plus rock et les instruments indiens, Miles In India... Guitares électriques (Mike Stern), trompette (Wallace Roney), piano bien sûr, sanragi et voix indiennes, et Jimmy Cobb, toujours vaillant, à la batterie... 13 minutes d'un voyage à travers des notes bien connues dans un enrobage complètement inédit...



6 - Maintenant, la version classique, archi-connue, avec en prélude des fragments de studios (prises 1 et 2) ajoutés sur l'édition 50e anniversaire de Kind of Blue... la fameuse intro de Bill Evans, exactement la même que celle utilisée par le pianiste en ouverture de l'excellent Chet de Chet Baker, sur Alone Together, et qui maintenant sera développée dans sa version finale par Davis et Evans (Davis qui, d'ailleurs, s'arrogera tous les crédits de compo sur la pièce, avec l'assentiment du pacifique Evans, plus sur cela plus tard!)... Combien de fois peut-on réécouter cette pièce sans s'en lasser? Est-ce Cannonball ou Trane qui a le privilège de souffler un solo entre Evans et Davis? Je ne le sais même pas, et je m'en fous... Tellement beau...

7- Mais on ne s'arrêtera pas sur une conclusion si prévisible... Cassandra Wilson, cette prêtresse vaudou des notes, s'est prêtée au jeu de mettre en mots la fameuse compo sur son inégal Travelling Miles... et elle en a tiré un joyau d'une beauté lumineuse... Et le son, les amis! La mandoline de Kevin Bret qui caresse la progression d 'accords, et un solo typiquement beau à brailler de Pat Metheny, et la basse acoustique de Dave Holland qui fait battre le coeur subtil de la mélodie, volant la vedette au piano... Miss Wilson a toujours eu le don de faire vivre des classiques dans de nouvelles couleurs, ocres, terreuses... Mon coup de coeur, mon interprétation préférée...

8- Et on finit avec l'interprétation de Bill Evans lui-même, sur un des deux disques studio de son fameux trio avec La Faro et Motian. Portrait In Jazz présente deux versions, du moins sur mon SACD: une version bonus mono où Evans mène une cavale un peu trop rapide dans son solo, ce qui nous laisse un peu en déséquilibre; et finalement la version retenue, qui clôt le disque, et où LaFaro et lui entrent en télépathie et réussissent à transfuser la mélodie avec une énergie surprenante... avant de clore avec une douceur interrogative, sans résoudre la mélodie...

Maintenant, quant à savoir pourquoi Miles Davis s'est arrogé seul le crédit d'une pièce que tous attribuent a posteriori à Bill Evans, de même que de Flamenco Sketches, qui s'ouvre sur une citation facilement reconnaissable du Peace Piece du même Bill Evans, que dire sinon que le charismatique leader était le chef d'orchestre incontestable d'un disque dont l'unité et la beauté esthétiques en font un joyau de la culture pop... et que les Evans, Cannoball et Trane étaient à son service comme les apprentis prêtaient, sans attendre de reconnaissance, leurs talents aux maîtres peintres de la Renaissance! Ou alors on peut croire les mots de George Early cités dans le livret de l'édition 50e anniversaire de Kind Of Blue:
Davis had the three instincts necessary for genius; he was an opportunist; he was not afraid of talented people, even if, in some particular area, they were more talented than he; and he had supreme confidence in his ability to make anything he'd try work..."
Quoi qu'il en soit... Blue In Green... chef d'oeuvre minimaliste du jazz... merci Bill Evans... et merci Miles...

mardi 24 novembre 2009

Coltrane et la Révolution: Giant Steps

Quel album extraordinaire!

Débarrassé de l'héroïne, secouant le joug bienveillant mais sûrement pesant de Miles, transformé peut-être par son bref, mais fructueux passage avec Thelenious Monk, John Coltrane entre en studio avec l'élégant Tommy Flanagan (qui dut quand même sen sentir un peu bousculé!), l'impeccable Paul Chambers et le dynamique Art Taylor et enregistre l'énorme album Giant Steps; un miroir diffracté, chaotique, sur-vitaminé du célèbre Kind of Blue auquel il participe. Dans sa toute nouvelle confiance, 7 titres ramassés, assez brefs, où se concentre la folle énergie d'un dingue qui peut pratiquer une vingtaine d'heures par jour son ténor. Il sera plus tard, au sein de son quatuor classique,  plus généreux, empathique, spirituel, emporté, événementiel; mais a-t-il été déjà plus punché que sur cet audacieux brûlot?



J'écoute en ce moment les 2 minutes 11 de Countdown. 2 minutes 11 où Trane parcourt les gammes à toute vitesse, sur une rythmique ultra-speedée, pour finir, dans les dernières secondes, par énoncer le thème! Nous sommes constamment ainsi, tenus en déséquilibre, par ce grand homme qui vient de trouver sa voie, sa voix, si indissociable chez le saxo de son souffle, et qui nous le fera partager, sans concession, pour les huit années suivantes, jusqu'à sa mort prématurée.

Coltrane, formidable auteur de ballades, formidable souffleur de thèmes poignants, en commet un seul sur cet album: la célèbre Naima, qu'il enregistre d'ailleurs avec la section rythmique de Kind Of Blue: mister PC, Wynton Kelly, Jimmy Cobb.

dimanche 4 janvier 2009

Sur la platine

C'est fou ce que des micro-ajustements peuvent aider. Ce soir, j'ai repositionné mes enceintes en les écartant quelque peu, je me suis assuré de m'asseoir au tiers de la longueur et j'ai ajusté le niveau de mes stands de hp, et bon sang tous les instruments ont gagné en densité.
Puis je me suis assis pour une bonne session d'écoute.

D'abord, un petit chef d'oeuvre méconnu de jazz progressif (?) du Pierre Moerlen's Gong, Time Is The Key. J'ai écouté, comme d'habitude, la 1ère moitié du disque, une suite magique qui fait près de 20 minutes et qui met surtout en vedette vibraphones, xylophones, tymbales, cloches tubulaires, un tourbillon percussifs très colorés avec une basse bien juteuse et une batterie bien ronde pour soutenir le tout. Pierre Moerlen a été percussionniste avec Mike Oldfield par après, et il y a par moments une parenté d'esprit qui s'entend.



J'ai migré vers un truc très spécial. Les plus vieux se rappelleront le Mahavishnu Orchestra de John McLaughlin (guitariste de Miles Davis sur Bitches Brew). Mais cet album moins connu présente entre autres une pièce ahurissante de 14 minutes, Vision is A Naked Sword, qui est inoubliable: appelons ça du jazz-rock symphonique apocalyptique. C'est très chargé, dramatique et enlevant, et outre un solo tout en tension retenue de McLaughlin, il y a aussi un solo déchaîné et ma foi assez formidable du virtuose aujourd'hui pas mal oublié Jean-Luc Ponty (violon électrique!). Il y aussi l'excellent batteur Narada Michael Walden, Michael Tilson Thomas à la direction d'orchestre et un certain George Martin à la production. Beaucoup de talent au kilomètre carré et ça s'entend.



Et pour finir, deux morceaux du Lush Life de Coltrane. Si je ne m'abuse, Coltrane avait été chassé du quintette de Miles Davis à cause de ses problèmes d'héroïne, et il s'était mis à travailler son jeu plus de 20 heures par jour, pour chasser ses démons. Il était en train de trouver sa voix, comme en témoigne un blues en trio appelé Trane's Slow Blues. C'est suivi de Lush Life en quintette, avec un magnifique solo de Donald Byrd à la trompette, qui suit un autre solo magnifique de Red Garland au piano. Et évidemment, Coltrane, en ballade, est insurpassable. Jamais sirupeux, toujours intense. Et en plus, c'est un enregistrmeent mono de Rudy van Gelder. Remasteré par Steve Hoffman, c'est la totale!

mercredi 26 mars 2008

Tenor Madness... hard-bop chauffé à blanc!


Le Hard-Bop à son meilleur...

La quintessence du combat amical entre deux souffleurs, qui en plus étaient des gentlemen...

Deux ténors aux voix distinctes, et dont les chemins se croisent pour la première et la dernière fois...

Sonny Rollins et la section rythmique de Miles Davis, circa 1956 (Red Garland, Paul Chambers, Philly Joe Jones), avec en ouverture 12 minutes d'un duel enlevant de ténor:

Sonny Rollins, la vedette de l'époque vs.
John Coltrane, le jeune loup, si controversé, du Miles Davis Quintet.

Fascinant de comparer la différence de style entre les deux...

John Coltrane, sonorité plus pincée, style plus énergique, et qui semble précéder le tempo
vs Sonny Rollins, son plus ample, plus majestueux, et jouant du temps comme s'il en avait à revendre. L'incandescence vs la puissance dans un dialogue où on n'a pas plus de mal à identifier les protagonistes que s'ils utilisaient leurs propres voix!

That said, Coltrane’s fearlessness is front and center as he takes the first solo, firing flurries and fusillades from the high end of his tenor sax. He is definitely on his game for the time. He's a willing teammate as he trades fours with Rollins on an ending dialogue where the two players happily finish each other’s thoughts.
The proof of the pudding is in Rollins’ first solo. Taking the tonal low road to Coltrane’s high attack, Rollins’ tenor has a shape and substance Coltrane lacks. This not only adds to the contrast that should otherwised elude this instrumental airing, but also demonstrates the scope of Rollins’ sound. At this point Trane had chops, but Rollins had soul, and the disparity is conspicuous.
Parfaitement résumé, si vous voulez mon avis! En plus, c'est un disque OJC (Original Jazz Classics), un petit moment de bonheur audiophile mono!




mardi 16 octobre 2007

Blue train de JOHN COLTRANE: une écoute frustrante (VIVE LE MONO)


Blue Train est considéré, semble-t-il, comme le premier chef d'oeuvre de John Coltrane comme leader. Enregistré en 1957, c'est à dire immédiatement après avoir résolu ses problèmes d'héroïne, qui lui ont valu son expulsion du quintette de Miles Davis, à l'aube d'un 10 ans de créativité folle.

J'adore Coltrane. S'il était gourou, je communierais à son église. J'étais donc curieux d'entendre le disque pour la première fois. Il y a tant à découvrir en jazz. Aujourd'hui, je me donnais Coltrane. Version Mobile Fidelity, donc audiophile. Rien de moins.

Quelle déception! Pas la musique: c'est du hard-bop à son meilleur, et la pièce-titre est un thème typique du Coltrane à ses débuts comme leader: soul, chaleureux, irrésistible. Mais dans un souci délirant de netteté hi-fi, les gens de Mofi ont décidé d'opérer une stricte séparation stéréo entre les éléments: saxo, trompette, trombone et piano, à gauche tous; basse et batterie à droite. Pas de bavures entre les deux.

On a cette image bizarre en l'écoutant: on voit les trois souffleurs et le pianiste, coincés dans une boîte à sardines transparente à gauche, empilés les uns sur les autres pendant que le bassiste et le batteur, tout à leur aise, rigolent à droite en les regardant. On croirait entendre ces faux-disques stéréo des Beatles de leurs débuts, alors que les ingénieurs de Capitol ruinaient les mixages de George Martin pour faire plus "moderne".

C'est un enregistrement de 1957! Donnez-nous un mono bien mixé!

Je n'ai pas enduré deux pièces. J'ai été mettre Coltrane et Monk en concert. Même année, 1957. C'est mono, c'est lo-fi, mais ça swinge!


PREMIÈRE MISE À JOUR

Lorsque je veux pallier à mon ignorance crasse, je vais trainer dans le forum de Steve Hoffman, c'est le meilleur moyen d'apprendre le degré vertigineux de notre ignorance.

J'ai accusé Mobile Fidelity d'avoir ruiné mon écoute de Blue Train à tort. Le hard-pan qui consiste à localiser les instruments sur des canaux nettement séparés était une pratique courante dans les enregistrement jazz, fin des années '50.

Il semblerait que dans le cas de Blue Train, les bandes maitresses mono sont insurpassables, et que la version stéréo, sortie quelques années plus tard, fut "reprocessé" par l'ingénieur de son de l'époque, Rudy van Gelder, qui préférait adoucir le côté harsh de sa prise de son, en fabriquant un EQ dub (copie "égalisée").

Voici ce que Steve Hoffman, qui a eu accès aux bandes maîtresses pour ses sorties audiophiles 45-tours, avait à révéler dans ce fil de discussion:

As I've said many times, the MONO tape is the best sounding of all. Too bad no one will ever hear it on digital. Why, because it's mono.

Q: I've never heard the mono, Steve. What makes it special - was it a seperate "live" mix?

Well, the two-track "master" is an EQ dub copy with processing. The mono master is a first generation tape.

Q: Rudy didn't make a futzed-with "master" afterwards for the mono, only for the stereo

I guess because the original mono tape was used to make the LP back in 1957. Standard Van Gelder. The "twin-track" version probably sat on Rudy's shelf until years later when they wanted to do a stereo version of it. Rudy probably thought the original tape was too raw and too wide so he did a "mix" from the twin-track with extra EQ, compression, etc. Pretty good sounding but nothing like the mono.
Question: Mobile Fidelity a-t-il opéré à partir du master stéréo, ou du EQ dub utilisé pour les premiers longs jeux stéréo?


DEUXIÈME MISE À JOUR

Steve Hoffman, commentant les versions mono/stéréo de "Blue Train"
It's the same mix, just split. Actually the stereo tape feed sounds better, less distortion and compression. His mono Ampex always sounds to me like the recording head was warn to the nub by this recording date..

So, to crave the mono version of this album? To me, pointless. If you want mono, combine the channels; you will get more dynamic music, less distortion and less echo than the actual mono version from the mono tape.

TROISIÈME MISE À JOUR (22 octobre 07)

Studio de RVG, Englewood, 1960

Bon... Nouvelle journée, nouvelle version de l'histoire. Hoffman, qui est en train de préparer la sortie d'une série de disques vinyle Blue Note des années '50 a partagé ses impressions sur les masters tapes, les méthodes d'enregistrement de Rudy VG et la rage "mono" qui fait grimper les prix des disques mono Blue Note à des niveaux stratosphériques sur E-Bay.

"Engineer Rudy usually has carefully split a band with a horn on the left and a reed on the right, bass and piano in the middle and drums on the right with a nice bleed through to the middle and thick, swirling stereo reverb that encircles the band in a 360 degree angle. This was not done in a haphazard fashion; it was done in a delicate, deliberate manner, well thought out and well balanced for the best stereo impact...

Don't believe the legend, believe the tapes. Trust Steve on this...

As I wrote in the other thread and as I keep trying to explain to the folks, certain cues are lost when RVG stereo tapes are folded down to mono. Also, all of the out of phase information that occurs when recording live CANCEL OUT in L+R mono. They vanish, poof! Nobody knows this more than RVG himself. The monos were good enough for a 1961 Webcor phonograph but just because that sound was a compromise back then doesn't mean we are stuck with it now. The actual stereo (binaural) tapes reveal a sonic panorama "time machine" back to the past. We are lucky to have such a clear record of such amazing music.

If you must hear it in mono, get a double Y chord and combine the channels of your turntable to L+R. Problem solved. But don't gyp yourself and miss out on the fantastic lifelike stereo image that RVG created; it's quite wonderful for that time (or any time)".
Alors, Blue Train, version Mobile Fidelity?
S'agit-il de EQ dub ou de bandes stéréo de 1ère génération?
La version mono, qui n'existe pas commercialement, est-elle la meilleur, soniquement parlant, ou provient-elle de bandes stéréos réunies, avec tous les problèmes mentionnés plus haut?

À force d'user le soleil, on en oublie la musique. Alors je vais me contenter de gentiment "tilter" mes Nirvana vers ma chaise d'écoute, de me caler dans le soft spot et d'en profiter! Au diable le reste!

(Ah! Divin! Et quelle qualité sonore! Finalement, en stéréo, c'est très bien, très très bien. Bien que... ce trombone ne vous sonne pas étrangement doux... EQ dub????? Aaaargghh...)



RVG et sa Scully


Les différentes versions de Blue Train de Coltrane en vente:

  • la réédition, dans la série des remasters RVG qui, paraît-il, est pénible par ses choix EQ
  • the Ultimate Blue Train en CD, avec prises alternativces et contenu multimédia. Apparememnnt une amélioration sur le RVG. Possiblement discontinué.
  • une édition vinyle stéréo de Blue Note, 11$... à éviter
  • une édition vinyle stéréo 200 g de Classic Records, 30$
  • une édition vinyle mono 200g de Classic records, 30$
  • une édition SACD stéréo de Blue Note, 16$, à éviter à cause d'un EQ "brillant"
  • une édition HDAD stéréo de Classic Records, (24/92 et 24/192), 20$, très bonne paraît-il
  • une édition vinyle 45-tours stéréo de Classic Records, 50$!!!, ultime version actuelle semble-t-il
ADDENDUM (6 février 2009)
La version SACD de Analogue Productions, masterée par Steve Hoffman et Keivn Gray, ets maintenant sortie et s'imposerait comme la version digitale de référence.
Commentaires ici...

lundi 15 octobre 2007

THELENIOUS MONK QUARTET with JOHN COLTRANE


L'histoire commence en octobre 1956. Le quintette de Miles Davis est à son sommet, les quatre enregistrements Prestige qui vont assurer leur perrénité dans le panthéon jazz (Workin', Steamin', Relaxin' Workin' with the Miles Davis Quintet) sont enregistrés... Mais malgré l'équilibre exemplaire musical de la formation, tout ne va pas pour le mieux à l'interne: le bouillant saxophoniste ténor, si contesté par certains, mais défendu par Miles, John Coltrane, est un drogué.

Un soir d'octobre, après un concert, Miles frappe son jeune protégé; le pianiste iconoclaste et grand-prêtre du bebop, Thelenious Monk assiste à la scène et s'offusque; il offre immédiatement un emploi à Trane. Ce ne fut pas pour tout de suite. Mais ce serait pour bientôt.

Peu après, Davis dissous son quintette; Coltrane rentre chez lui, il chasse ses démons à la manière la plus difficile (cold turkey) et se lance dans une débauche de répétitions, un workaholisme forcené, qu'il accompagne d'un spiritualisme retrouvé.

En avril, il rejoint Thelenious Monk. Et apprend peu à peu, dans son appartement, le répertoire étrange, irrésistible, du plus excentrique compositeur de thèmes des fifties.

Monk. Le nom est étrange; la musique est irrésisitible. Mais elle avance bizarrement, à coups de sauts de puce; en cassant les dégradés tonaux; diffractant la tonalité; si le terme cubisme évoque quelque chose en jazz, ça pourrait référer à Monk. Si loin du blues chaleureux, incandescent, qui sous-tend la musique de Coltrane, et tout le mouvement du hard-bop auquel on l'associe.

Monk est angulaire, il avance selon une logique oblique, la sienne; il est au jazz ce que les Talking Heads sont au rock; une sorte de manière d'avancer de côté, la gueule souriante et avec une sorte d'intelligence d'enfant et un swing d'enfer. Il faut l'entendre jouer du piano: ces espèces d'anti-solos brusques et déréglés.

Si Miles et Trane sont la glace et le feu, Sphere Monk serait un cube de glace fondant dans un alcool raffiné, et qui tangue à la surface.

Coltrane vit donc sa renaissance, en 1957, nouvellement libéré du joug de l'héro, ayant redécouvert Dieu et un partenaire moins rigide, plus généreux en la personne de Sphere Monk. Et un soir de 1957, le thelenious monk quartet, avec John Coltrane à l'avant-plan, se produit au Canergie Hall.

C'est cet enregistrement qui a été redécouvert par miracle dans les voûtes de la Librairie du Congrès il y a deux ou trois ans, et qui a été réédité par Blue Note, remportant tous les polls de rééditions de l'année.

It's a gas, comme disent les Anglos. En six mois, Coltrane a assimilé la musique de Monk et peut maintenant la porter avec sa puissance de souffle si caractéristique; c'est encore un Trane première manière, celui qui fait des sheets of sounds comme disait un certain critique; des trombes d'arpèges qui coulent autour de la tonalité, en en épuisant toutes les possibilités, mais sans jamais perdre le thème de vue, mais sans jamais en être l'esclave; et dans le cas de Monk, on sait ce que valent ces thèmes: surprenants, et inoubliables à la fois. Seul cuivre, il porte le poids de l'expression mélodique.

Derrière lui, Monk est le même pianiste que d'habitude: saccadé, traçant sa ligne dans des silences soudainement heurtés par un accord plaqué. Moi je le trouve fatigant comme pianiste, Monk. Mais Dieu que sa musique est allumante. Et avec Trane en avant, qui la triture, il y a de quoi balancer de la tête. Et puis, il y a ce drummer, Shadow Wilson, pas sûr qu'il ait survécu à son époque, mais enfin il mène le train avec fougue et il est bien enregistré.

Deux sets, neuf pièces, un témoignage d'époque. Miles Davis va vite récupérer le prodige et ensemble ils enregistreront bientôt l'ultime chef d'oeuvre des fifties, Kind Of Blue. En attendant, Trane aura eu une liaison courte et intense avec un être étrange. Thelenious Monk.

Thelenious Monk Quartet with John Coltrane at Canergie Hall.

Blue Note. 2005. 0946 3 35173 2 5

mardi 11 septembre 2007

1964. JOHN COLTRANE - A Love Supreme



1964.

Kennedy a été assassiné il y a un an. Le combat pour les libertés civiles ne cesse de se radicaliser. Un grand frisson traverse le monde: la Beatlemania vient de traverser l'Atlantique, et même si ce n'est que le germe des choses à venir, la contre-culture est déjà là, quelque part, à se nourrir de cette envie de liberté des futurs hippies. En voulant imposer une guerre à sa jeunesse gâtée, l'establishment américain vient d'allumer un feu qui mettra longtemps à s'éteindre (mais éventuellement, il s'éteindra, malheureusement).

Sur la planète jazz aussi les choses bougent. Le be-bop, le hard-bop, le soul-jazz, le cool-jazz ont déjà donné leurs plus beaux fruits, et les esprits ont besoin d'un jazz plus militant, plus engagé, plus rageur, plus rebelle. Le free-jazz d'Ornette Coleman a déjà opéré une certains scission entre le jazz et le maintream. Il reste pourtant une oeuvre de synthèse à venir qui va rassembler dans une dernière messe les mélomanes prêts à toutes les aventures, les musiciens épris de liberté et le public, qui ne s'est pas encore tout à fait lassé de l'exigence de l'écoute jazz. Les regards se tournent vers un quatuor fabuleux qui n'a de cesse d'évoluer dans un jazz toujours plus aventureux, remuant, prondément émouvant parce que absolument passionné: le quatuor de John Coltrane.

Venus du rock ou du pop, on aborde souvent le jazz par son oeuvre la plus irrésistible, sensuelle, la plus cool, la plus picturale: le Kind Of Blue de Miles Davis (auquel participaient déjà Coltrane et Bill Evans). Mais le choc de l'écoute jazz, la profonde émotion d'une musique aussi spirituelle que virtuose, l'envie de suivre les méandres d'un soliste en train de s'éclater l'âme, devient irrésistible une fois qu'on a goûté A Love Supreme. Feu incandescent, décliné en 33 minutes d'une passion dévorante, A Love Supreme, c'est une pulsation qui ne se relâche pas, qui court sur le rythme passionné du fabuleux batteur Elvin Jones, et de Coltrane, le protégé de Miles Davis que la critique éreintait 10 ans plus tôt pour son style frénétique et criard et qui, débarrassé de ses problèmes de drogues,
a trouvé sa voie/voix, dont ce quatuor est l'apothéose. À peine deux ans et demi plus tard, Coltrane est mort.

Mais son influence sur les saxophonistes contemporains demeure si immense qu'on continue de l'entendre dans les enregistrements de Joshua Redman, Kenny Garrett, Joe Lovano, nommez-les tous.

Il y a des albums de Coltrane plus gentils, plus conviviaux, mieux enregistrés. Mais celui qui risque de vous prendre aux tripes. Fermez les lumières and play it loud! Le feu des années soixante n'a jamais donné des braises plus chaudes.

John Coltrane, saxo ténor
McCoy Tyner, piano
Jimmy Garrison, basse
Elvin Jones, batterie

Enregistré le 9 décembre 1964