lundi 28 juin 2010

Original Master Tapes... Or Not?

Depuis la sortie en 1985 de la mirifique compilation de Buddy Holly, From The Original Master Tapes (célèbre pour leur non-remastering de Steve Hoffman), l'appellation Master Tapes est entrée dans le langage audiophile comme un ingrédient indispensable à toute réédition qui se respecte. Certaines compagnies de disques s'en sont fait un Credo, et certains ingénieurs de mastering une garantie.


Mais voilà que la très audiophile Audio Fidelity vient de faire prendre la main dans le sac, lors de la réédition très attendue  du mixage original de Parsley Sage Rosemary & Thyme, chef d'oeuvre de folk bleuté de Simon & Garfunkel, par nul autre que Jamie Tate, un ingénieur de son de Nashville. Lequel se montre diplomate, mais extrêmement convaincant dans ce post qu'on peut trouver sur E-Bay et sur le forum de Steve Hoffman...


Hey everyone, 

When I first got this CD I thought it sounded really similar to the old CD I bought 20 years ago so I loaded a couple songs into Pro Tools to do some comparison listening. That's when I saw they were essentially the same thing. They sync'd up perfectly, the bits all lined up without drift and I could get a significant amount of null between them. The AF CD has been EQ'd slightly to reduce the upper midrange and give more emphasis on the bottom and top end. 
I'm not saying this CD is poorly mastered nor am I suggesting you shouldn't buy it, but... it should be known that this rather expensive CD was not sourced from the Original Master Tapes as advertised. It's not even sourced from analog tapes. They were given the old Columbia CD from the 1980s to use as their source. I made a discovery about its origins and thought it was important to share. 
And not only is it from a 20+ year old digital transfer they didn't even use the master tapes back then. It's a dub of some sort. Sounds like it's an EQ'd and limited LP tape. The song 'Homeward Bound' fades in on this CD unlike the recent Sundazed LP made using the true original analog masters. The AF came out after the Sundazed LP reissue so why didn't AF use them instead of an old digital dub that's at the very minimum three generations removed? 
There's nothing necessarily wrong with issuing CDs from older digital tapes. Every label has done it. But when you market to a specific audience like audiophiles there's going to be higher expectations. Add to that the statements found on Audio Fidelity's own website and the writing directly on the CD's slipcase that the $30 disc you just bought is "From The Original Master Tapes" and then discover it's untrue you can't help but feel deceived. 
I suggest Audio Fidelity would do a lot better if they were more open about these things. I have plenty of amazing sounding CDs that were sourced from tape copies. Nothing shameful in using safety dubs as long as you're not trying to pass it off as something it isn't. I'm sure everyone here agrees with that.

Le label a été plus prudent pour la réédition, très attendue, de Talking Book, le premier d'une série de chefs d'oeuvre de Stevie Wonder. Little Stevie n'autorisant jamais l'utilisation des bandes maîtresses originales qu'il garde scellées, le label a admis d'emblée utiliser une copie 30 ips préparée par Wonder à leur intention.


Tiens t'on là l'explication derrière l'absence de Steve Hoffman de plusieurs rééditions récentes chez AF?

Biolay, Gainsbarre pour une époque sans humour


On aimerait bien prendre Benjamin Biolay en grippe...  sa petite gueule de jeune David Gilmour atteint de womanizing aigu, accumulant les histoires d'Amour qui finissent mal, traînant sa gueule tourmentée et inexpressive sur tous les plateaux, jusqu'à nous l'imposer dans un film franchouillard insupportablement poseur (Sang froid, 2007)... et puis cette prétention à sauver la chanson française de la médiocrité...

Mais Biolay, après avoir particpé à la résurrention de Henri Salvador au début de la décennie, avec l'excellente Karen Ann (c'était Chambre avec vue), est maintenant un songwriter et un interprète substantiel... si substantiel qu'il lui a fallu coucher sa créativité sur un CD double l'an dernier, un double abondant, sans  temps mort ni déchet... Ça s'appelle La Superbe, et ça fait un peu mal, parce que ça parle abondamment d'amour, mais d'amour qui s'épuise, qui se fixe mélancoliquement vers son auto-destruction... comme si la mélancolique et gainsbourienne Je suis venu te dire que je m'en vais avait trouvé sa voix contemporaine; ou comme si l'élégiaque Manon finissait de se noyer dans les eaux délétères du 21e siècle. C'est un Gainsbarre lourd et ma fois assez triste, sans le fun orgiaque des années soixante, avec juste cette pointe d'hédonisme contemporain, qui  fait dire à Biolay qu'il a beau compatir avec la peine de sa belle (celle qu'il inflige bien sur), à partir de vingt et une heures, il n'a plus que sa queue.

Bref... mélodies sinueuses et qui s'inscrivent en vous, arrangements riches, somptueux, fouillés, variés, influences multiples mais parfaitement digérées (Bashung pour La Superbe, Gainsbarre pour tellement d'autres)... même lorsqu'il frôle le kitsch musical (Miss Catastrophe, Brandt Rhapsodie), son art du texte vient prendre la relève et vous mettre un une-deux dans le ventre..

S'il avait seulement une pointe d'humour, ou même d'ironie... bon, on peut pas tout avoir!

On aimerait l'haïr, ou au moins le jalouser en paix... mais on aime trop la chanson pour ça...

mardi 22 juin 2010

food time... play time... monk time...

Ah, comment résister à la musique de Sphere? Je me le demande. Je suis là, avachi dans un sofa, plus mort que vif, à laisser du cool-jazz m'achever dans la nuit tombante … je pousse la curiosité à démarrer Monk's Music, un opus Riverside de 1957 que je n'ai jamais écouté (j'ai rassemblé sur un DVD-A plusieurs disques à écouter)… et, tout en regardant la réjouissante pochette de Monk dans un traîneau rouge d'enfant,  voilà que soudain, au détour d'une syncope, d'un heurt mélodique, d'un jeu harmonique, d'une réfraction inattendue, mes synapses s'éveillent, commencent à investiguer, à en redemander… food time... play time... monk time...

Monk, c'est un peu le Stravinsky du jazz… une sorte de savant dingue tout en allusions cubiques, en jeux rythmiques, en détours surprenants. Comme Stravinsky, il pouvait écrire des thèmes inoubliables sans même forcer son talent (Round Midnight, ça vous dit quelque chose?). Mais comme Stravinsky, il n'aimait rien autant que de tordre les géniales mélodies qu'il avait dans la tête, de les swinger, leur donner une vie inattendue. Stravinsky est sauvage, Monk est naïf… Il s'amuse et crée des tableaux modernes, piquants qui, pour les musiciens, doivent être un terrain de jeu hilarant.

Faut écouter cet album exceptionnel, qui s'ouvre sur un hymne à quatre cuivres (2 ténors, 1 alto, 1 trompette) avant que l'on plonge dans une de ces mélodies inoubliables dont il a le secret: Well You Needn't. Et là, c'est 11 minutes de pur régal, avec un Art Blakey toujours aussi tribalement trippatif à la batterie (écouter le solo!), et un John Coltrane en pleine désyntox de Miles, et dont les solis denses  semblent si bien s'accorder avec la légèreté de Monk. Un régal!

Et puis, dès la pièce suivante, l'étendue débile du talent de Monk nous est donnée: il offre à Papy Coleman Hawkins, le père du swing au ténor, un beau thème langoureux où la tendresse virile du Hawk s'exprime (Ruby My Dear)… C'est pas beau à entendre ça?  Le grand prêtre de la révolution bop qui offre à un des vétérans de l'âge classique du jazz l'occasion d'exprimer tout son talent parmi ces jeunes morveux. Et dès la suivante, on retourne en syncope Monkienne, avec un Off Minor passionnant, avec une trompette (celle de Ray Copeland) qui joue avec le rythme et ne cesse de triturer le thème pour le rendre plus irradiant…

Epistrophy, qui suit et qui a droit au même développement complet que Well You Needn't, permet de nouveau de se rendre compte à quel point le très intense Coltrane, le très tribal Blakey et le très cérébral Monk se complétaient bien. Pas que les autres soient des bûcheux, mais ces trois-là ont entre eux une sorte de complémentarité émotionnelle jubilatoire. Normalement, j'aime pas beaucoup les solos de batterie. mais Blakey est tout simplement irrésistible.

Crépuscule with Nellie, qui clôt l'album, est une autre de ces ballades magiques de Monk, selon un art mélodique étrange et séducteur qui est disparu avec lui.

Ah, Monk… on ne te fréquente jamais assez! 30 minutes qui ne cessent de nous surprendre, et qui n'ont pas vieilli.
(et pour notre grand bonheur, ce n'est pas un enregistrement de Rudy van Gelder, plutôt de Jack Higgins… ce qui signifie que le piano de Monk sonne comme un piano! La batterie aussi semble particulièrement bien enregistrée...)